Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/427

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elle l’avait rencontré, elle revenait de la villa d’Osman-Pacha, située au midi de la ville, sur les bords du golfe. Elle vit que le Français était accompagné d’une femme vêtue à l’européenne avec une mantille de dentelle noire. Nedjibé supposa que l’étranger était en bonne fortune ; comme elle aimait fort les commérages et qu’elle connaissait presque toute l’aristocratie féminine de l’endroit, chrétienne et turque, elle se demanda quelle Franque ou quelle Levantine pouvait faire en pareille compagnie ses promenades sur l’eau. Tout à coup elle se souvint d’avoir vu autrefois dans le cabinet de toilette d’Elmas un burnous blanc et une mantille noire ; mais l’idée que son ennemie rendait visite à un infidèle semblait trop absurde pour qu’on pût s’y arrêter tout d’abord. Les mantilles noires et les burnous blancs ne sont pas rares, et d’ailleurs Elmas paraissait incapable de cet excès d’audace. Cependant plus Nedjibé réfléchissait, plus la supposition perdait de son invraisemblance. Cette Elmas n’aimait-elle pas à porter les toilettes des femmes d’Europe, et ne savait-elle pas lire leurs livres ? D’autre part pourquoi avait-elle refusé d’aller ce soir-là chez son beau-frère le gouverneur ? Nedjibé se promit d’ouvrir une enquête secrète, et son cœur se remplit de joie à la pensée de démasquer sa rivale.

Quand la vertueuse épouse du mekloubdji fut de retour à la Maison des Roses, Elmas était encore absente ; elle ne tarda pas à rentrer, accompagnée de Nazli et du jardinier. Djémil-Bey passait la nuit à la villa du gouverneur. Nedjibé dormit peu et chercha jusqu’au matin le moyen de découvrir comment Elmas avait employé sa soirée. Elle pensa d’abord à faire part au bey de ses soupçons, mais cette révélation appuyée sur de simples conjectures aurait eu l’air d’une calomnie. Il lui fallait donc trouver des preuves, et les trouver seule. Le lendemain, elle essaya de faire parler Nazli et le jardinier : la première feignit de ne pas comprendre ; quant au second, il ne savait rien. Nedjibé résolut alors de s’adresser à Elmas en personne ; il importait de savoir si, comme c’était après tout fort possible, la mère d’Adilé ne s’était pas rendue la veille chez une amie ou en tout autre endroit non suspect.

Après son déjeuner, Elmas s’était assise à l’entrée du petit temple qui lui servait de kiosque d’été. Elle vit Nedjibé sortir de la maison et se diriger de son côté, le ventre en avant, les coudes en arrière, les pieds traînant sur l’herbe dans leurs pantoufles de cuir jaune, telle en un mot qu’elle était apparue aux yeux ravis du poète du Bosphore. Elle tenait à la main une assiette pleine de morceaux de pain, et s’en vint donner à manger aux deux cygnes de l’étang. C’étaient de beaux oiseaux au plumage noir, de la race de ceux qui,