Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/429

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sa femme de jamais revoir la revendeuse, qui n’entrait plus qu’à la dérobée dans le harem de la Maison des Roses. Cette Juive avait, comme beaucoup d’autres de ses pareilles, une probité relative, et sa discrétion était affaire de métier. Sans parler de Maimbert, Nedjibé lui dit qu’EImas avait un amant, et que Nazli était l’intermédiaire de cette intrigue ; il s’agissait d’épier toutes les démarches de l’une et de l’autre. Kieur-Sarah commença par refuser, en déclarant qu’une semblable surveillance lui coûterait trop de temps et de peine ; mais la promesse d’une récompense généreuse, accompagnée d’un à-compte de plusieurs medjidiés, lui ferma la bouche. Se chargea-t-elle de ce nouveau rôle ou mit-elle en campagne ses filles, qu’elle préparait dès lors à la remplacer plus tard, c’est ce qu’il est impossible de savoir ; toujours est-il qu’à partir de ce moment Nedjibé connut exactement l’emploi de chacune des heures d’Elmas et de Nazli.

Tout d’abord elle n’apprit rien qui pût satisfaire sa curiosité. Elmas resta plus d’une semaine sans retourner à la maison de la Grand’Rue. Il y a des fleurs de rivière qui vivent au fond des eaux et apparaissent rarement à la surface pour s’épanouir sous les rayons du soleil ; de même il suffisait à la cadine de quelques heures passées près de son amant, à de longs intervalles, pour qu’elle se sentît la force de supporter les ennuis de l’existence quotidienne : seulement elle s’étonnait, aujourd’hui que la révélation de l’amour lui avait été faite, d’avoir pu rester privée pendant une partie de sa jeunesse des émotions dont le seul souvenir la remplissait de trouble et de bonheur. Durant des après-midi entières, elle regardait les feuillages s’incliner au-dessus de sa tête vers l’entablement de marbre du temple, et suivait d’un œil distrait les voyages des cygnes parmi les nénufars de l’étang. Elmas, fille de l’Orient, n’était pas de celles qui prêtent une âme à la nature environnante ; mais sous l’influence de l’amour on se plaît davantage, dans tous les pays de la terre, à l’aspect de la mer calme, aux chants du rossignol, au parfum des roses. Elle trouvait à chaque instant de nouveaux charmes au séjour de Gulhané, et s’y plaisait comme on se plaît en la société d’amis fidèles longtemps méconnus.

Un jour cependant, elle se trouva presque seule au harem. Le bey était au sérail, Nedjibé au village de Boudja. Midi venait de sonner ; à Smyrne de nos jours, comme à Rome du temps de Properce, une pareille heure est favorable aux rendez-vous d’amour, car la ville est endormie et les rues sont désertes. Elmas se rendit d’abord à la maison de Nazli, puis, faisant un long détour à travers les vergers, elle arriva chez Maimbert. Tout jusqu’alors semblait