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patrimoine des indigènes et à celui des barbares [1]. La langue germanique avait aussi des termes pour désigner le sol qui était devenu propriété privée. Elle l’appelait terre salique, Cette expression ne signifiait pas terre du Franc-Salien, car elle était aussi en usage chez les Ripuaires, chez les Alamans et chez d’autres Germains que chez les Saliens eux-mêmes ; tous ces peuples appelaient terre salique le sol qui était possédé en propre et héréditairement. Le mot se retrouve dans la langue germanique du moyen âge sous les formes de sal-gut ou sal-land avec la même signification. Les Anglo-Saxons appelaient cette même terre boc-land. L’un des termes les plus usités chez les populations gallo-franques était celui de alode. Ce mot, qui en s’altérant est devenu alleu, est celui qui dans toute l’histoire de la France jusqu’en 1789 a désigné la vraie propriété foncière.

Ce mot alleu fait d’abord illusion. Comme il ne se montre qu’à partir du VIe siècle, on est porté à croire que la chose qu’il exprime ne date aussi que de cette époque ; comme d’ailleurs il ne se rencontre qu’après l’invasion germanique, il semblerait à première vue qu’il désignât une sorte de propriété purement et exclusivement germaine. Si l’on se reporte aux documens, on voit qu’il n’était qu’un synonyme des mots latins proprietas et hereditas, les trois termes sont maintes fois employés l’un pour l’autre dans les mêmes textes. Les codes des Saliens et des Ripuaires ont chacun un chapitre intitulé de alode ; dans tous les articles de ce chapitre, le mot alode est remplacé par hereditas. Dans la loi des Bavarois l’alleu est le patrimoine, c’est-à-dire la terre qu’on a reçue de ses ancêtres. On lit dans un cartulaire : « Cette terre, qui est ma propriété héréditaire, c’est-à-dire mon alleu. » Un ancien chroniqueur s’exprime ainsi : « L’héritage paternel, que les gens de notre pays appellent alode ou patrimoine. » Un évêque écrit dans son testament : Je lègue cette terre qui m’est échue par alleu de mes parens. » Rien n’est plus fréquent que de rencontrer des expressions comme celles-ci : le donne en alleu, ou le reçois en alleu ; elles signifient simplement qu’on donne ou qu’on reçoit une terre en toute propriété.

On a fait beaucoup d’efforts pour trouver l’origine de ce mot ; les uns l’ont rattaché à la langue latine, les autres au celtique ; aujourd’hui, avec un peu plus de vraisemblance, on le fait dériver de radicaux germains. Quoi qu’il en soit de ces conjectures étymologiques, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que le mot

  1. Loi des Ripuaires, tit. 62 ; loi des Burgondes, tit. 14 et 78, où l’on voit que sors est synonyme de hereditas ; loi des Wisigoths, liv. X, tit. I, § 7, où sors signifie clairement droit de propriété ; ibid., VIII, 8,5 ; ibid., X, 2,1.