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du donateur. Aussi le juge n’avait-il qu’une formule à prononcer : « Ce que tu tiens en précaire, restitue-le [1]. »

La volonté du bienfaiteur était donc la règle unique des relations entre les deux parties. Aucune convention formelle n’indiquait au bénéficiaire ses obligations ; mais il était entendu que, s’il voulait conserver le bienfait, il fallait qu’il continuât à le mériter. Ses obligations étaient plus rigoureuses que si elles eussent été fixées par un contrat. Il n’était ni lié ni protégé par des clauses précises ; il était à la merci de son bienfaiteur. Comme il n’avait d’autre titre au bienfait que la supplique qu’il avait adressée, il restait placé vis-à-vis du propriétaire dans l’attitude perpétuelle d’un suppliant. Pour que la terre ne lui fût pas reprise, il fallait en quelque sorte que sa prière fût renouvelée chaque jour et le bienfait chaque jour accordé. Il n’est pas douteux d’ailleurs qu’il n’eût le droit de rendre la terre et qu’il ne se dégageât par cela seul de toute obligation. Il est à peine besoin d’ajouter que la concession, qui ne faisait que répondre à la prière d’un homme, était nécessairement personnelle à cet homme : s’il mourait, la terre revenait aussitôt au propriétaire ; nul ne pensait que l’hérédité fût possible [2].

Tel est le précaire romain. Il ne ressemble pas encore de tout point au bénéfice mérovingien, moins encore au fief du moyen âge. Avant qu’il n’arrive à être le fief, il faudra qu’il traverse une série de faits sociaux qui le modifieront. Du moins il a déjà les caractères essentiels qui se retrouveront plus tard dans le bénéfice et même dans le fief : en premier lieu, il exige une prière et un don, c’est-à-dire qu’il ne peut se constituer sans la double formalité d’une demande et d’une faveur ; en second lieu, il ne confère jamais une propriété, il ne confine qu’une possession ou une jouissance [3] ; enfin il établit entre les deux hommes un lien de dépendance personnelle qui commence et qui cesse avec lui.

Le précaire était fort ancien dans la société romaine ; mais il n’y tenait pas d’abord une grande place. C’est surtout dans. les derniers temps de l’empire qu’il paraît avoir pris de l’importance. Les propriétaires, les corporations, les villes, les temples païens et les églises chrétiennes donnaient fréquemment leurs biens en précaire. Le prêtre Salvien, au commencement, du Ve siècle, parle comme d’une chose connue de tous des biens qui étaient concédés

  1. Digeste, XLIII, 26, 2. L’Idée de précaire, était incompatible avec le droit ; c’est ce qu’on voit dans la vieille formule : si nec vi, nec clam, nec precario possides. Digeste, XLIII, 18 ; Cicéron, in Rullum, III, 3.
  2. Digeste, XLIII, 20, 12.
  3. Il est même incompatible avec la propriété ; precarium possessionis rogatur, non proprietatis, dit Ulpien. C’est aussi le trait caractéristique du bénéfice et du fief.