Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/588

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douter du fardeau qu’ils portent. Ainsi s’est évanouie devant l’autorité des faits cette ligne de démarcation arbitraire entre les zones habitées et les mornes solitudes des eaux profondes. Le néant n’existe nulle part que dans l’imagination de l’homme. Il y a mieux : l’abondance ou la rareté des êtres vivans se montre beaucoup plus en rapport avec la température et les climats intérieurs de la mer qu’avec les distances mesurées par la sonde. Telle partie de l’océan peut être déserte à 200 mètres de la surface, c’est le Sahara, tandis qu’à des profondeurs dix fois plus considérables fourmille une population sous-marine aux traits infiniment variés.

D’un autre côté, la privation de la lumière est-elle une limite absolue aux conditions de l’existence ? De bons esprits le croyaient [1]. Or le moyen de se figurer que les rayons lumineux soient à même de pénétrer les denses couches d’eau qui s’entassent les unes sur les autres au fond des grandes mers ? Les abîmes océaniques étaient donc considérés comme les royaumes de la solitude et de l’éternelle nuit. Ces ténèbres sont-elles pourtant aussi épaisses qu’on aimait à le supposer ? Les animaux arrachés par la drague aux lits des profondes eaux se montrent non-seulement doués de sensation et de mouvement, mais encore quelques-uns d’entre eux ne manquent point de couleurs vives. Comme le soleil est le grand peintre de la nature, nous serait-il permis de croire que des rayons de lumière trouvent moyen de s’infiltrer dans la masse des ondes, et qu’un système particulier, d’éclairage agit sur l’organisme des êtres ensevelis au fond de la mer ? C’est un mystère que la science moderne n’a point encore pénétré. Toujours est-il qu’aucune profondeur connue n’oppose une barrière à l’expansion de la vie dans les vallées de l’océan. Les sondages ont en outre démontré d’une manière concluante que les types découverts sur ces grandes dépressions du lit de la mer ne sont pas d’un caractère moins élevé, ni revêtus de nuances moins brillantes que ceux qui habitent plus près de la surface.

Ce ne sont pas seulement les climats que rapproche la mer dans son vaste empire, ce sont aussi les différens âges de la nature. Celle qui a joué un si grand rôle dans les révolutions du globe terrestre est en même temps l’élément conservateur par excellence. Au commencement du XIXe siècle, Cuvier et la plupart des géologues croyaient à des époques dévolues, à des cycles fermés dans l’histoire de notre planète. Selon eux, le moule dans lequel avaient été jetés les êtres primitifs était à jamais brisé. La période crétacée, pour citer un exemple, était considérée comme entièrement close par suite des changemens accomplis dans nos mers. Les êtres

  1. « L’organisation, la sensation, le mouvement volontaire, la vie, dit Lavoisier, n’existent qu’à la surface de la terre et dans les lieux exposés à la lumière. »