Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/655

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les ruines, de soldats poursuivant des vieillards sans défense ou ravissant des femmes, occupent cette partie du tableau, qui pourrait être supprimée sans que l’ensemble y perdît rien.

Il y aurait certainement beaucoup de détails à critiquer dans cet ouvrage. Quoique le dessin y soit généralement large et noble, il offre aussi quelques imperfections assez choquantes ; il manque de simplicité et de naturel. Il y a des morceaux heurtés, contournés, même inexacts, par exemple le bras du jeune guerrier étendu en travers du chemin, qui se tord plus qu’il ne faudrait, et qui nuit par là à la placide beauté de cette figure. Quant à celui du cadavre étendu à droite derrière la statue brisée, il a sans doute été soumis à l’action d’une pile galvanique. On ne sait enfin sur quoi s’appuie la femme qui se redresse pour maudire ; ce n’est ni sur la main, ni sur le bras. L’absence d’harmonie et de justesse dans la valeur des tons fait jouer les plans les uns sur les autres, ce qui est tout à fait rebutant pour l’œil. Ces défauts graves ne suffisent pas pour nous faire douter de l’avenir de M. Blanc. Sans jamais devenir coloriste, il acquerra du savoir-faire à mesure que l’expérience lui viendra, et faute d’une couleur originale il saura certainement se faire des procédés de coloration suffisans pour mettre en valeur ses rares facultés.

Il faut bien classer le tableau apocalyptique de M. Doré parmi les œuvres de style. Cet acte d’impartialité nous est d’autant plus facile que M. Doré semble -avoir fait cette année un louable effort pour peindre avec soin et avec conscience. De son paysage intitulé Souvenir des Alpes, nous ne dirons mot, sinon qu’il est une preuve du travail auquel se livre cet artiste pour suppléer par des exagérations de peinturlure au sens de la couleur, qui décidément lui manque d’une façon irrémédiable. Sa toile intitulée les Ténèbres a du moins un certain aspect fantasmagorique ; malgré ses petites dimensions, elle est traitée comme un décor d’opéra. Les trois croix du Calvaire se détachent à l’horizon sur un ciel embrasé. La lueur qui s’en dégage vient blanchir les murailles de Jérusalem, et éclairer une multitude innombrable comme celle de la vallée de Josaphat. Cette foule est figurée par tranches, et l’on y sent un mouvement forcené ; il s’y fait des houles, des gonflemens, des déchirures comme dans les flots de la mer. On entrevoit vaguement des hommes, des femmes, des enfans et même des cavaliers qui s’agitent ; mais il serait bien difficile de distinguer leurs formes au milieu de ce fourmillement et de ce scintillement confus. Suivant la louable habitude des personnages de M. Gustave Doré, ceux dont on entrevoit la figure se précipitent avec tant de violence qu’ils ont l’air de tomber. Le véritable sujet du tableau est évidemment dans la fantasmagorie lumineuse du tonnerre éclatant sur le Golgotha.