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exposition publique ; ils auraient besoin d’être considérés à loisir dans un salon coquet, entre un vase de Sèvres et un magot chinois.

Encore une assez jolie scène de genre que la Carte à payer, de M. Eugène Leroux. Trois vieillards sont attablés au cabaret : l’un d’eux est presbyte et tient la carte à longueur de bras ; l’autre est myope, et la considère de près avec une loupe ; le troisième, plus égrillard, regarde avec une certaine convoitise la servante gaillarde, le nez retroussé, en tablier blanc, qui se tient debout, les deux mains sur la table, dans une attitude résolue qui semble dire : « Il faut payer ! » — Dans la Suivante de Mme la marquise, de M. Richter, il y a une affectation d’esprit qui n’est pas sans lourdeur, un effort de puissance qui n’est pas sans dureté ; mais c’est une toile brillante, colorée, qui a du relief. — Enfin quel naturel aimable dans le petit tableau de M. Frère, la Glissade ! Une bande d’écoliers échappés accourt au bord de la pièce d’eau gelée, roule sur la berge, se lance sur la glace en formant des traîneaux vivans ; on se pousse, on se culbute, on tombe pêle-mêle les uns sur les autres. La rue du village, le clocher debout dans le ciel froid, l’horizon pur et doré, mais pâle, rappellent le paysagiste que le public connaît et aime.

Bien plus spirituelles et bien plus fines encore sont les deux toiles de M. Simon Durand, un peintre suisse dont le nom nous était inconnu. La Boutique du barbier est une de ces caricatures un peu naïves, mais pétillantes de malicieuse bonhomie, dont Töpffer nous a donné en littérature de si délicieux échantillons. Le frater du village est un homme important et grave ; sa toilette soignée a encore un certain parfum de l’élégance du directoire. Le patient qu’il barbifie a l’air de sentir qu’il a le menton entre les mains d’un grand homme ; les pratiques qui attendent sont une collection de types gauches et lourds d’une remarquable vérité individuelle. Cependant la bouffonnerie est un peu trop voyante dans cette toile, dont certains accessoires rappellent le mauvais goût de M. Biard. Le Permis de séjour est une œuvre à la fois plus distinguée, plus pittoresque et plus fine. Une bande de saltimbanques se présente avec armes et bagages à la barre de la justice de paix ; rien n’y manque, ni l’ours-dansant, ni le singe savant, ni la grosse caisse, ni le trombone, ni la prima donna rougeaude, qui répond en souriant aux agaceries d’un gentilhomme orné de moustaches militaires, qui doit être au moins lieutenant de la milice. Le juge, empêtré, mais digne, s’abrite derrière ses lunettes avec un air scandalisé. Un bon bourgeois, amené sans doute là pour ses affaires, est assis sur les bancs du prétoire ; il s’impatiente et bâille en regardant sa montre. Cette toile est pleine d’un esprit du meilleur aloi, et cependant l’esprit