Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/814

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tardèrent pas à troubler son repos. La nouvelle lui parvint coup sur coup que Gratien n’était plus auguste, qu’un soldat révolté, Clemens Maximus, l’avait en cinq jours chassé du trône, enfin que le fils de Valentinien avait teint de son sang la pourpre du tyran usurpateur. Les détails de la mort de cet élève si cher durent navrer profondément le cœur d’Ausone. On raconta que le malheureux jeune homme avait pendant de longs instans lutté des ongles et des dents contre les soldats envoyés pour le tuer, couvrant d’empreintes sanglantes les murs de son cachot, appelant dans son délire tous ceux qu’il avait connus et aimés. Mais le poète qui, sous forme d’idylle, avait pleuré sur les tristesses de la vie humaine et mis en vers les préceptes des sept sages, savait trop bien « que la fortune tend aux meilleurs d’étranges embûches, » et que c’est chose vaine de s’irriter contre elle. Aussi, la faveur d’un nouveau prince aidant, les plaies du rhéteur courtisan furent-elles bientôt fermées.

Pourtant Ausone avait sérieusement renoncé au séjour des palais ; le goût de la campagne et la poésie l’absorbèrent pendant tout le reste de sa vie. Son temps se passait à visiter tour à tour ses maisons de plaisance, — sa fortune, plus dorée que la médiocrité d’Horace, lui permettait d’en posséder jusqu’à trois : Lucaniac, Novère, Marojalium, — et à embellir chaque jour les nids de sa vieillesse. Il avait su transformer ces nids en autant de cours littéraires où il trônait, entouré de ses admirateurs, vieux amis, disciples plus jeunes, adulateurs de tout âge. C’est là que Drepanius Pacatus venait déclamer, avec son rude accent et toute l’horreur de sa diction transalpine, quelqu’un de ces panégyriques fameux qui avaient fait de lui un orateur en renom à la cour de Théodose ; Gregorius Tetradius aimait à y lire ses premiers essais satiriques, et plus d’une fois sans doute le jeune poète dut sourire, heureux, malgré son scepticisme, de s’entendre décorer par le vieux maître du nom de nouveau Lucile. On y rencontrait encore Afranius Syagrius, de Lyon, personnage illustre dans le gouvernement, le Mécène de plusieurs de ces beaux esprits, Axius Paulus, à la fois poète et musicien, Pontius Paulinus, Palladius, et ce Marcellus l’Empirique, étrange médecin qui ne croyait pas à la médecine, faisait profession d’un scepticisme absolu à l’endroit d’Hippocrate, mais avait en revanche trouvé la merveilleuse recette de guérir tous les maux à l’aide de ses incantations magiques. Parfois cependant quelques désertions se produisaient parmi les courtisans de Lucaniacum ; c’était un de ces poètes, un de ces rhéteurs, qui, atteint par la folie du siècle, devenu chrétien fervent, se retirait dans quelque pieuse retraite. On le voyait soudain, comme Pontius Paulinus, Paulin de Nôle, détestant ce qu’il avait adoré, abjurer les muses et leur culte, pleurer le grand crime d’avoir trop aimé