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Homère ou Virgile, et par esprit de pénitence se contraindre à se plus écrire qu’un latin barbare. Ausone gémissait sur de pareilles défections ; il faisait tour à tour entendre la voix d’un père ou d’un maître offensé. « Pourquoi donc Paulin voulait-il changer de mœurs ? Quelle ingratitude ou quelle folie transformait cet esprit délicat en un sauvage, en un autre Bellérophon ? » Ces grands désespoirs duraient peu, et la petite cour oubliait vite le courtisan parti. Ce n’était plus alors sous les bosquets de Lucaniacum qu’interminables joutes et débauches d’esprit sans fin : épîtres, distiques, quatrains, sentences, énigmes, défis bizarres ou joyeusetés parfois répugnantes. A ces divertissemens intellectuels s’en joignaient d’autres, prétextes également aux inspirations journalières de cette muse badine : la pêche, la chasse, les longs repas, durant lesquels le poète Axius Paulus faisait représenter quelque pièce de son choix. Et c’est ainsi qu’au milieu des plaisirs de cette vie facile s’éteignit le vieil Ausone, cet épicurien trop élégant, ’égaré dans une société chaque jour plus barbare, — tantôt païen, tantôt chrétien, selon le caprice de ses vers, mais sceptique avant tout, et n’ayant jamais su, jusqu’à son heure dernière, ce qu’il allait trouver par-delà la tombe, — ou ces dieux mythologiques célébrés par sa muse rhétoricienne, ou bien ce Christ, dont il avait une fois, comme par mégarde, chanté la résurrection glorieuse.


IV

Le mal qui au IVe siècle menaçait d’une mort bientôt complète la société païenne agonisante, la cause morbide qui lui ôtait toute énergie pour résister aux progrès incessans des idées chrétiennes — le scepticisme, était également le vrai motif de l’impuissance où se trouvaient réduits les derniers adeptes des lettres profanes. Trop clairvoyans pour ne pas constater l’irréparable ruine du polythéisme, mais aussi virgiliens ou cicéroniens trop convaincus pour s’incliner devant un Dieu qui exigeait alors qu’on abjurât les muses comme autant de démons funestes, les derniers rhéteurs et les derniers poètes de la Rome païenne s’étaient réfugiés dans une religiosité vague, mélange bizarre d’antiques formules et de pratiques nouvelles. Beaucoup d’entre eux, à l’exemple d’Ausone, célébraient en même temps et les dieux d’autrefois et le Dieu d’aujourd’hui, chantant tour à tour avec un égal enthousiasme ou les divinités habitant l’olympe, ou le Christ « sauveur, père de toutes choses, régnant sur la terre, les eaux et le Tartare : » ceux-là c’étaient les croyans ; mais d’autres, non contens de sentir en eux-mêmes une complète indifférence à l’endroit de tout culte, éprouvaient un secret plaisir à laisser publiquement éclater un rire sarcastique et