Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/818

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attacher malgré lui : il se jette à genoux ; il couvre de baisers et de larmes ses pierres sacrées.

« Écoute-moi, s’écrie-t-il, écoute-moi, reine de ce monde qui t’appartient, Rome, qui as pris place dans le ciel étoile ! Écoute-moi, mère des hommes et mère de tant de dieux, toi dont les temples nous rapprochent de l’olympe ! C’est toi que le célèbre, et tant que je vivrai tu seras l’objet de mes chants. Qui pourrait vivre et t’oublier ? Avant que ton image s’efface de mon âme, ingrat et sacrilège, j’oublierais plutôt le soleil, car tes bienfaits rayonnent, comme sa lumière, au-delà des bornes du monde habitable. Lui-même dans son orbite immense semble ne rouler que pour toi ; il se lève sur tes domaines, il se couche encore sur tes domaines !

« Aussi loin que s’étend d’un pôle à l’autre l’énergie vitale de la nature, aussi loin ta vertu a pénétré la terre. A tant de nations diverses, tu assures une même patrie ; ceux qui luttèrent contre toi ont été contraints de bénir ton joug. Offrant à tes vaincus le partage de tes lois, tu as fait une ville de ce qui était avant toi le monde !

« O déesse ! des derniers recoins de l’univers romain s’élève un hymne à ta gloire ! Nos têtes sont libres sous ton joug pacifique. Pour toi, régner est moins qu’avoir mérité de régner, et la grandeur de tes actions dépasse tes vastes destinées. »

Admirables vers, accens vraiment sublimes, et qu’on croirait inspirés par le spectacle que dut offrir la paix romaine aux jours d’un Auguste ou d’un Trajan ! Mais, hélas ! qui eût pu reconnaître dans cette divinité chantée si haut la Rome d’Honorius, la Rome saccagée par Alaric le Goth, la Rome qu’allaient bientôt déshonorer les hordes de Genséric le Vandale ? Bien aveugle celui qui pouvait encore avoir foi dans l’éternité de cette chose déjà morte, et qui voyait la reine du monde dans l’esclave des barbares !

L’aspect de l’Italie dévastée, n’offrant plus que des ruines, dut convaincre le poète que les temps glorieux étaient à jamais consommés. Plein d’une émotion douloureuse, Rutilius nous fait la peinture lamentable de ce pays naguère si beau ; les terres sont devenues incultes, et les fleuves débordés s’étendent en marais pestilentiels sur un sol longtemps fertile : les barbares ont passé par là ils ont marqué l’Italie, comme le reste de l’empire, à leur empreinte sinistre. Arrêté à chaque pas par ces décombres, le voyageur se résout à poursuivre sa route par mer. Au moyen de petites barques, il côtoyait le rivage, prenant terre fréquemment, soit pour voir ses amis, soit pour éviter le mauvais temps. Du large où il voguait, il apercevait les danses et entendait les chants joyeux qui célébraient la renaissance d’Osiris, c’est-à-dire du soleil au solstice d’hiver, incident qui démontre assez que les