Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/883

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pince les cordes. Suivant l’usage de M. Falguière, qui aime à vaincre ces difficultés de composition, le mouvement de la statue a quelque chose de raide et de contrarié ; elle se décompose en trois grands plans qui suivent trois directions différentes, de sorte que la direction du torse s’oppose à celle des jambes, et que celle de la tête s’oppose à celle du buste, sans cependant rentrer dans le plan des jambes. Il en résulte, et c’est sans doute ce que M. Falguière a voulu, que cette figure manque de naturel et d’abandon, qu’elle a, dans sa souplesse même, quelque chose de tendu et de contourné, qui sent le tour de force. D’ailleurs elle n’a rien d’insignifiant ni de banal ; tous les aspects en sont étudiés et expressifs. De face, elle court sur le spectateur avec la légèreté d’un oiseau ; de gauche, au contraire, elle se dresse toute droite, la jambe gauche tendue en avant : il y a dans son mouvement comme un arrêt et une suspension brusque qu’indique d’ailleurs le pli de la jupe lancée en avant, et l’on s’étonne que la même figure puisse avoir deux aspects aussi divers. C’est certainement une preuve d’habileté, mais c’est aussi un défaut d’unité et de franchise. Enfin, de droite et de trois quarts, elle s’avance souple, fière et charmante, d’un air de reine, avec une grâce voluptueuse et un sourire un peu dédaigneux. Elle ne paraît pas douter de son triomphe sur le maître inconnu qu’elle fascine et qui est sans doute assis à terre à ses pieds. En résumé, c’est une œuvre intéressante à étudier et à analyser dans ses divers aspects ; mais ce n’est pas une œuvre qui saisisse, ou dont l’examen satisfasse pleinement.

On goûte au contraire un plaisir pur à considérer le charmant groupe de M. Moulin, un Secret d’en haut. Ce n’est pas seulement un délicieux morceau de sculpture, c’est une véritable scène de comédie dans le genre de ce paganisme modernisé et mondain qui n’est pas encore celui des boudoirs et des ruelles, mais qui est déjà celui des ballets mythologiques et des bosquets du jardin de Versailles. On voudrait apercevoir ce groupe au fond de quelque charmille obscure, animé par un rayon de soleil furtif qui se glisserait entre les branches et par l’ombre mouvante des feuillages, palpitant sur la blancheur du marbre. Même dans l’obscur recoin qu’il occupe, il anime et il égaie tout le voisinage. C’est Mercure qui vient de tomber des nuages, à côté d’un bon gros dieu terme à la face plate et carrée ; légèrement posé sur une jambe, l’autre jambe croisée devant la première, il se penche à l’oreille de la divinité rustique et lui murmure, un doigt sur les lèvres, une confidence qui semble beaucoup la réjouir. Rien de plus élégant et de plus dégagé que l’attitude du céleste messager ; on sent qu’il s’appuie à peine sur le sol et qu’il est tout prêt à reprendre son vol vers l’olympe. Rien de plus délicat que son expression enjouée et