Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/920

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soirée, dit M. Jules Favre, un jeune ouvrier, portant les galons de sergent, éveille brusquement un vieillard qui sommeillait au feu du bivouac. Le vieillard se lève avec douceur, prend son fusil et suit son chef : c’était M. le président Bonjean, l’illustre martyr de la commune ! » C’est là l’esprit du vrai Paris tel qu’il a persisté à travers bien des épreuves, jusqu’à la fin de toute espérance ; mais en même temps rien n’est plus certain, il y avait un autre élément redoutable déchaîné par la crise du 4 septembre, l’élément des sectaires du jacobinisme, du socialisme, que les meneurs révolutionnaires, laissés en dehors du gouvernement de l’Hôtel de Ville, pouvaient organiser et jeter dans la rue à un moment donné. Ils avaient un moyen d’action tout trouvé dans ces cadres indéfinis et confus de la garde nationale, où ils s’établissaient, où ils prenaient comme des places de sûreté en se faisant chefs de bataillon, en distribuant à leurs partisans les grades d’officiers. Les Blanqui, les Flourens, les Millière, les Eudes, les Ranvier, les Razoua, les Cournet et bien d’autres étaient chefs de bataillon à Belleville, à La Villette, à Montmartre, où ils avaient leur quartier-général. C’était une force de dissolution en uniforme, profitant de tout, se manifestant par des démonstrations sans armes ou en armes, par des promenades « patriotiques » à la statue de Strasbourg, par des descentes à l’Hôtel de Ville pour aller porter la « volonté du peuple. » Un jour, c’était pour réclamer « une politique digne et énergique vis-à-vis de la Prusse et l’abandon des élections de l’assemblée nationale. » Un autre jour, c’était pour demander la levée en masse ou les élections municipales, afin d’arriver à la formation d’une commune, seul moyen de sauver Paris. Une autre fois, c’était pour rien, au dire des procès-verbaux du gouvernement. « M. Jules Ferry constate que Paris s’ennuie, il faut l’occuper… »

Placé en face de cette situation, le gouvernement vivait dans d’étranges perplexités, toujours à la merci d’un mouvement imprévu. Le problème n’eût point existé, si Paris eût été une autre ville, si on se fût trouvé dans d’autres conditions, avec un gouvernement en possession d’une autorité régulière et incontestée, de forces suffisantes pour contenir les agitations intérieures. On n’avait pas ces moyens d’action qui viennent d’une organisation régulière, on ne disposait pas même des sergens de ville qu’on avait envoyés aux avant-postes, où ils se conduisaient fort bravement, on aurait craint d’employer à une guerre de répression civile des soldats novices faciles à ébranler, et d’ailleurs le gouverneur de Paris avait une théorie qui, à vrai dire, est la clé de la politique du siège. Le général Trochu se disait qu’on devait à tout prix éviter un conflit intérieur, qu’une bataille de rue, c’était infailliblement la fin