Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/957

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l’une l’autre ? C’est pour arrêter aussitôt que possible, dans la route où il serait tenté de s’engager, l’homme violent et emporté ; c’est pour imposer un frein à l’offenseur, et pour empêcher l’offensé de se faire justice à lui-même, de provoquer ainsi des représailles qui bientôt ensanglanteraient la cité. Le fait le moins considérable, celui de l’injure, a été incriminé, ce semble, en vue de celui qui est le dernier et le plus grave de tous. On a voulu prévenir les meurtres. On a craint que l’injure ne conduisît aux coups, les coups aux blessures, les blessures à l’homicide. Pour chacun de ces faits, les lois donnent une action distincte et ne s’en rapportent pas, pour l’appréciation, à la colère et au caprice du premier venu.

En examinant ces lois, Ariston prouve qu’il a volontairement modéré sa plainte, qu’il aurait pu, sans dépasser son droit, poursuivre Conon au criminel, ne point se contenter de l’action civile et d’une satisfaction pécuniaire. Loin de lui tenir compte de cette réserve devant le tribunal de l’arbitre, où le différend a d’abord été porté, Conon n’a cherché qu’à gagner du temps, à soulever des incidens délatoires, à produire de faux témoins. Ces témoins, qui reparaîtront devant le jury, Ariston, ou plutôt Démosthène, s’attache d’avance à en ébranler le crédit ; il fait connaître « ces gens qui vont boire avec Conon et qui font avec lui bien d’autres choses encore. » « Beaucoup d’entre vous, dit-il plus loin, connaissent, je le crois, ce Diotime, cet Archébiade, ce Chérétime aux cheveux blancs, qui prennent pendant le jour une figure austère et qui affectent de vivre en Spartiates ; ils se drapent dans le manteau des philosophes, ils portent des chaussures grossières, mais ensuite, une fois réunis et mis ensemble, ils ne reculent devant aucune mauvaise action, devant aucune turpitude. Ecoutez leur langage plein de noblesse et de sève juvénile : « Ne nous servirons-nous pas de témoins les uns aux autres ? N’est-ce pas un devoir entre camarades et amis ? Quel est donc ce fait si grave dont il veut faire la preuve contre toi ? Des témoins affirment qu’ils l’ont vu recevoir des coups ? Eh bien ! nous déclarerons, nous, qu’on ne l’a pas même touché. — On lui a enlevé son manteau ? — Nous déclarerons que c’est eux qui ont commencé. — Il a fallu lui recoudre la lèvre ? — Nous dirons, nous, que tu as eu la tête cassée, ou n’importe quoi. »

Conon se proposait de nier, sous la foi du serment, les faits allégués par le demandeur ; il avait préparé toute une scène pathétique, « il voulait faire tenir ses enfans auprès de lui, et prétendait jurer sur leur tête, en prononçant certaines imprécations formidables et terribles. » Revenant encore sur la mauvaise réputation du personnage, Ariston a beau jeu à déclarer « que l’on ne doit ajouter foi aux sermens d’un homme qu’après avoir considéré sa vie et