Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/234

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

grande armée jusqu’à la frontière. Des traditions également recueillies par T. Tolytchef nous montrent l’intervention directe de ce fondateur de Troïtsa contre l’ennemi de la Russie. Une de ces légendes nous représente Napoléon, comme les héros du cycle troyen, poursuivi à son retour d’Ilion en flammes, non par le glaive des hommes, mais par le courroux des dieux, souffleté par la main des saints, comme Ajax par le trident de Neptune. « Bonaparte savait qu’au monastère du Miracle reposaient les reliques de saint Alexis le métropolite, et il se dit : — Les Russes l’ont enseveli dans sa chasuble de pontife, et cette chasuble est toute garnie de pierres précieuses; sur sa mitre resplendit une telle profusion de diamans que, si j’en vends seulement la moitié, je pourrai payer la solde de mon armée entière; l’autre moitié, je l’emporterai en France pour en émerveiller le monde. — Il alla au monastère du Miracle, rompit le sceau d’or qui fermait le cercueil du bienheureux et souleva le couvercle du cercueil. Il vit alors le grand saint couché dans ses ornemens pontificaux; les diamans et les pierres de toute sorte resplendissaient sur sa chasuble et sur sa mitre. Bonaparte fut saisi de joie; mais à peine eût-il porté sur cette mitre sa main sacrilège,... le saint se leva du cercueil, et le regarda d’un œil courroucé : — Comment as-tu bien osé troubler le sommeil d’un vieillard? Pour ton attentat, Dieu te réserve un terrible châtiment. C’est ta perte que tu es venu chercher dans Moscou aux coupoles dorées. Tu as amené ici des centaines de mille hommes; tu sèmeras de leurs cadavres les campagnes russes. Toi-même, tu mourras dans une île lointaine, aux confins de la terre, sur la mer Océan. — Alors il le souffleta, puis se recoucha dans son cercueil, et le couvercle de la bière se referma de lui-même. Bonaparte tomba privé de sentiment. Longtemps il resta couché comme un cadavre. Quand il revint à lui, il rassembla son armée et demanda : — Combien êtes-vous? — Ils répondirent : — Un million et demi d’hommes; les Russes ne font pas la cinquième partie de notre nombre. — Et Bonaparte leur dit : — Les Russes ont une autre force contre laquelle nous ne pouvons prévaloir. Rien à faire ici! En route! — Mais combien d’entre eux arrivèrent dans la patrie? Ils semèrent de leurs cadavres les campagnes russes, suivant la parole du saint, et Bonaparte mourut dans une île lointaine, aux confins de la terre, sur la mer Océan. »


ALFRED RAMBAUD.