Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/334

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Quoi qu’il en soit, le portail de Saint-Wulfran, ainsi que les tours, sont, dans leur ensemble, d’un aspect majestueux. La nef, d’une grande élévation, est beaucoup trop étroite relativement à la hauteur. Quelques très beaux bas-reliefs placés dans les chapelles, deux statues de marbre dues au ciseau d’un Allemand, le comte de Pfaffenhofen, qui vint se fixer à Abbeville à la suite d’un duel, et un assez joli tableau de Mme de Hénain, forment la décoration de la vieille collégiale. Ce qui frappe surtout bon nombre de visiteurs, c’est un petit caïman empaillé suspendu à la muraille du bas côté gauche, et la statuette de saint Gendulfe et de sa femme. Le caïman est un ex-voto offert par quelque marin au retour d’un voyage au Mexique, et que la légende populaire a transformé en un monstre indigène, une espace de vampire aquatique qui sortait toutes les nuits de la Somme pour manger les morts enterrés dans l’église. Quant à saint Gendulfe, c’est un chevalier qui voulut, au retour des croisades, s’assurer si sa femme lui avait gardé foi et loyauté. « Voilà un bassin rempli d’eau, lui dit-il, trempez-y votre main, et jurez que vous n’avez pas manqué à vos devoirs. » — La dame plongea sa main dans l’eau, et l’eau prit feu. Telle est la scène que représente le groupe de saint Gendulfe. Ce brave chevalier, qui portait, il y a encore quelques années, un petit pistolet à sa ceinture, était fort respecté des bonnes gens du pays, et, comme toutes les corporations avaient leur patron dans la milice céleste, ceux qui craignaient de voir la main de leurs femmes brûler dans les ordalies conjugales se plaçaient sous son invocation.

C’est devant le portail de Saint-Wulfran que, le 1er août 1766, le chevalier de La Barre fut amené, avant de marcher au supplice, pour faire l’amende honorable imposée par le présidial d’Abbeville et le parlement de Paris. — Nous n’hésitons point à le dire, ce malheureux jeune homme, mort à dix-neuf ans, victime d’une vengeance d’intérêt, de l’exaltation mystique d’un évêque, des lâches calculs du parlement et de l’égoïsme de Louis XV, ne mérite pas seulement la pitié de l’histoire, il mérite aussi son respect, et les faits sont là pour le prouver.

Dans la nuit du 8 au 9 août 1765, un crucifix placé sur l’un des ponts d’Abbeville fut mutilé avec un instrument tranchant. L’évêque d’Amiens, M. de La Motte d’Orléans, prélat d’un caractère fort doux, mais d’un esprit faible et d’une dévotion étroite, s’empressa de venir à Abbeville, accompagné de douze missionnaires, et se rendit processionnellement, nu-pieds et la corde au cou, sur le lieu qui avait été le théâtre de la profanation. Une foule considérable le suivait en chantant des psaumes; le lieutenant-criminel, Duval de Soicourt, commença une instruction, et, sur des rensei-