Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/123

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chefs de l’armée, le général Trochu, qui jusque-là était resté assez populaire, et qui maintenant subissait à son tour la fatalité de l’insuccès, qui avait plus que tout autre à supporter la responsabilité de toutes les déceptions, et qui était à coup sûr le plus embarrassé des hommes au milieu des complications désastreuses qui s’accumulaient d’heure en heure autour de lui.

Je ne sais en effet s’il y eut jamais une situation comparable à celle de ce commandant de place forte réduit à se débattre au milieu de toutes les impossibilités et de toutes les surexcitations, ayant à compter avec tout, avec les mille difficultés de la plus vaste opération de guerre, avec les misères et les passions d’une ville populeuse, avec ceux qui lui demandaient la lutte à outrance et avec ceux qui lui demandaient la paix, avec l’ennemi extérieur qui le pressait, et même avec les défiances ou les critiques de ses collègues dans un gouvernement dont il était le président. Un autre eût-il mieux fait? On semblait oublier qu’on avait abordé le siège avec l’espoir de tenir au plus soixante jours, et qu’on avait déjà dépassé le troisième mois de résistance, que pendant ce temps on avait fait une armée, on avait livré des batailles comme celle de Champigny, et que ces résultats ne s’étaient pas sans doute produits tout seuls.

Assurément le général Trochu avait été le premier à cette œuvre de défense par son activité et son dévoûment, il lui avait donné la durée et l’honneur. Ce qui était possible, il l’avait fait; mais il est clair aussi qu’à dater d’un certain moment, après les affaires de la Marne, il se sentait à bout, débordé et entraîné par un courant dont il n’était plus maître. Il flottait à la merci des événemens, opiniâtre au devoir, perplexe et irrésolu dans son action. Cet esprit brillant, honnête et subtil, reflétait la confusion des choses et la situation de l’homme condamné à la tâche ingrate de conduire une entreprise sans issue. Le chef militaire, en lui, était trop sérieux, trop clairvoyant, pour ne point se rendre compte de la vérité des faits, pour ne pas pressentir le dénoûment inévitable. Le chef de gouvernement, le politique avait l’idée fixe de toutes les capitulations qui avaient précédé, de Metz, de Sedan; il se prêtait aux illusions de l’opinion, dont il subissait les entraînemens, qu’il flattait et à laquelle il allait jeter cette étonnante déclaration : « le gouverneur de Paris ne capitulera pas! » Parole de sphinx qui, mal interprétée et mal comprise, avait l’air d’exprimer une confiance que le général Trochu ne partageait pas. C’était en un mot un mélange singulier d’ardeur et de découragement, de clairvoyance et d’illusion, de subtilité et de résolution, et à travers tout, au bout de tout, ce vif esprit se réfugiait dans une sorte de fatalisme ou de stoïcisme religieux dont il laissait échapper le