Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/646

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chemins de fer, la vapeur, y sont inconnus. Quoique depuis une quinzaine d’années on ait établi un service de diligences entre Beyrouth et Damas, on voyage encore en Syrie, en Palestine, en Mésopotamie, comme au temps d’Abraham et des Macchabées : nulle route que les sentiers douteux tracés sous le pas des bêtes de somme. A cheval, à dromadaire, à mulet, à âne ou à pied, on va devant soi, dans la direction voulue : le soir, on s’arrête ; on allume le feu dont la fumée monte droit dans l’air tranquille, comme les vapeurs d’un holocauste ; on dort sous le ciel, dont les mille étoiles vous regardent, et, si l’on voit une échelle en rêve, on peut se croire revenu au temps de Jacob le rusé. Les costumes n’ont point varié : les monumens anciens sont là pour le prouver ; à peine pourrait-on signaler dans le harnachement des chevaux quelques modifications apportées par les Francs à l’époque des croisades. Je fus frappé de cela d’une façon très vive pendant un jour de marché à Jérusalem. Les femmes des environs étaient venues apporter leurs denrées, et j’entendais leurs hauts patins de bois incrusté de nacre sonner sur les degrés des rues en escalier ; de longues boucles de métal bruissaient à leurs oreilles, leur lourd bonnet surchargé de pièces d’argent superposées claquait à chaque mouvement de la tête, la robe entr’ouverte laissait apercevoir les seins tatoués d’une étoile bleue, et les paupières étaient frottées de koh’l : Involontairement j’évoquai Isaïe ; il eût répété ses imprécations d’autrefois, car le spectacle que j’avais sous les yeux était celui qu’il avait maudit [1]. L’illusion fut plus complète encore. Je m’étais arrêté devant une jeune négresse accroupie près d’un panier de figues, et je cherchais à définir un ornement d’or qui scintillait sur son front et qui était une médaille de Constantin Porphyrogénète ; elle crut sans doute que je me raillais d’elle, et qu’en qualité d’Européen je m’étonnais de sa couleur ; elle se redressa de toute sa hauteur avec un geste irrité et me dit : « je suis noire, mais je suis belle ! » — C’est le mot de la Sulamite : nigra sum, sed formosa. Sans penser à mal, j’étais en plein Cantique des cantiques.

L’Orient par lui-même est donc immuable ; mais l’Orient israélite a en quelque sorte exagéré cette immobilité. Le paganisme ne l’a point ébranlé, le christianisme en est sorti sans l’atteindre, l’islamisme l’a conquis et l’entoure sans l’avoir ébréché. Les Juifs, qui, sous une apparence ordinairement assez humble, gardent au fond du cœur le très légitime orgueil d’appartenir à la plus vieille religion du monde, à la religion-mère, d’être le peuple même de Dieu et d’en porter le signe visible, sont enfermés, partout où ils vont, dans la rigidité dogmatique de leurs coutumes. Ils ne sont point libres : le Deutéronome

  1. Voyez Isaïe, III, vers. 20 et seq.