Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/142

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qu’il n’y a jamais une vérité morale absolument neuve. Quand même cela serait, ce qui n’est pas, chacune d’elles, interprétée, commentée par les hommes et par les événemens, peut produire tout un monde de conséquences inattendues. N’est-ce donc pas de la morale en un sens que toutes ces conquêtes successives du droit sur la force qui constituent l’évolution des peuples dans la justice et dans la paix sociale ? On a conçu le droit de très bonne heure dans le monde ; mais combien a-t-il fallu de siècles pour en révéler les applications ? L’esclavage était implicitement condamné par le christianisme, qui, en créant l’égalité morale et religieuse des hommes, en déclarant qu’une âme en vaut une autre devant Dieu, avait posé le principe ; combien de temps cependant a-t-il fallu pour que la dernière conséquence passât dans les faits ! Or chaque application, chaque conséquence nouvelle d’un principe moral, est une véritable découverte. C’est le droit qui a triomphé de la force dans la reconnaissance officielle de l’égalité devant la loi, dans la répudiation des privilèges, dans la proclamation de la liberté des consciences et des cultes, dans les transformations sociales qui mirent fin à l’exploitation des populations par les seigneurs, par le clergé, par le roi, aux guerres privées, permanentes, aux combats en champ-clos, aux procédures secrètes, aux pénalités arbitraires, à la question, à la torture, aux supplices, tout cela remplacé par des instructions régulières et des pénalités mesurées [1]. C’est le droit de mieux en mieux reconnu et constaté qui assure à chaque citoyen la liberté de sa conscience, celle de son commerce, de son industrie, de son travail. Voilà les grands principes successivement élaborés par les siècles, consacrés par la raison générale, fixés comme les élémens nécessaires du progrès social. Certes tout n’est pas fini. Bien des dangers nouveaux surgissent à l’horizon. Le droit est menacé aujourd’hui, non pas tant par des tyrannies individuelles que par celle du nombre anonyme et irresponsable. Il n’en est pas moins vrai que la voie est désormais tracée, le but fixé. L’humanité peut bien être entravée dans sa marche, mais elle sait maintenant où elle doit tendre, et quelque trouble que puissent causer dans le monde des passions détestables, quelque obscurité qui nous menace, nous n’avons plus à craindre une nuit éternelle. M. Buckle nous dira que tout cela est l’œuvre de la science toute seule. C’est une erreur. La science n’a été ici qu’une ouvrière intelligente au service d’une maîtresse plus grande qu’elle, la conscience. N’est-il pas visible qu’il se fait dans la suite des siècles une éducation

  1. Voyez l’éloquent tableau des conquêtes du droit dans le discours de rentrée de M. Renouard, procureur-général à la cour de cassation, novembre 1872.