Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/536

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

vaient sans se gêner à la façon des femmes légères de la Grèce. Telle était cette Clodia qui osait arrêter les jeunes gens dans la rue et les invitait à ses fêtes. Nous savons qu’elle aimait beaucoup les poètes de talent et qu’elle faisait elle-même des vers à l’occasion. Telle était aussi cette Sempronia qui avait tant d’esprit, qui connaissait les lettres grecques et latines, et dont Salluste nous dit « qu’elle dansait mieux qu’il ne convenait à une honnête femme. » C’était du reste le moindre de ses soucis d’être honnête ou même de le paraître. « Il n’y avait rien qui lui fût moins cher que la réputation et l’honneur. » Elle faisait des dettes et ne payait pas ses créanciers ; elle avait été mêlée à des affaires honteuses d’escroquerie et. même d’assassinat, elle vivait d’expédiens, jusqu’à ce qu’enfin, se trouvant sans crédit et sans ressource, elle fut réduite à s’engager dans la conjuration de Catilina.

L’exemple de Sempronia et de Clodia était très fâcheux ; il semblait donner raison aux gens des conséquences d’une éducation moins sévère et d’une conduite plus libre. Il est sûr qu’ils n’avaient pas tout à fait tort d’être alarmés : les prescriptions de l’opinion se tiennent toutes un peu ; s’il en est beaucoup de futiles, il s’en trouve aussi de fort respectables ; et, quand on s’habitue à négliger les unes, on est amené naturellement à moins tenir compte des autres. Le plaisir de la révolte, le plus vif et le plus sensible de tous les plaisirs, entraîne bientôt à se mettre en opposition avec toutes les maximes reçues, et le public ne se trompe pas toujours quand il prétend que l’habitude de braver les plus indifférentes suppose qu’on a moins de respect pour les plus graves. Cependant, malgré les plaintes bruyantes d’honnêtes gens qui voyaient avec peine qu’on s’éloignât des mœurs antiques, la société romaine du VIIe siècle paraissait très disposée à se relâcher beaucoup de la sévérité d’autrefois. Ce mouvement fut encore précipité par la catastrophe qui mit fin à la république. Dans cet intervalle de vingt années qui sépare Pharsale d’Actium, et qui fut un véritable interrègne, comme il n’y avait d’autorité que la force, que personne ne comptait sur le lendemain et qu’une bataille pouvait tout changer en un moment, on se contentait de vivre au jour le jour. Cette époque étrange ressemble assez au temps de notre directoire : au sortir de révolutions sanglantes, à la veille de bouleversemens prévus, on ne songe guère à l’avenir, on n’a plus de souci du passé, on s’habitue à ne plus respecter les traditions, et chacun se croit tout permis. On vit alors un personnage politique, le consulaire Plancus, s’adapter une queue de poisson, se peindre en bleu de mer, et, la tête couverte de roseaux, exécuter la danse du dieu marin Glaucus, dans un dîner de Cléopâtre. Quand l’ordre