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triste partage de la vie qu’on avait accepté si aisément chez les Grecs.

II.

Je n’ai rien dit de ce qui tient aujourd’hui tant de place dans l’éducation d’une femme, de la religion, et je n’en pouvais rien dire : il n’en était pas dans les sociétés antiques comme dans la nôtre ; les Grecs et les Romains ne paraissent pas s’être souciés de donner aucune instruction religieuse à leurs filles. Du reste les deux sexes étaient traités à ce sujet de la même façon. À dire vrai, la religion alors ne s’apprenait pas, et même elle ne pouvait pas s’apprendre. Les cultes anciens n’avaient point de dogmes, ils ne donnaient lieu à aucun enseignement moral, ils ne possédaient point de livres religieux ; ils se composaient d’une série de pratiques que l’usage faisait connaître, et de prières embarrassées qu’il n’était pas nécessaire de savoir par cœur, car un prêtre en récitait la formule, et on n’avait qu’à la répéter phrase par phrase, en ayant soin de n’y rien changer et sans se donner la peine d’y rien comprendre. Quant aux légendes merveilleuses qu’on racontait sur les dieux et qui leur faisaient une histoire poétique, on n’avait pas besoin de beaucoup étudier pour les connaître. On les apprenait sans y songer sur les genoux de sa mère ou de sa nourrice. Elles faisaient le premier charme de l’enfance. À peine les yeux étaient-ils ouverts qu’ils s’arrêtaient sur des tableaux ou des statues qui en retraçaient les principales scènes. Les murs des temples, ceux des portiques publics ou des maisons particulières en étaient couverts. On les retrouvait plus tard dans les chefs-d’œuvre des deux littératures ; les grands poètes avaient employé leur talent à les chanter, et ils les avaient gravées dans les souvenirs en traits impérissables : Homère et Virgile, quand on les avait lus, ne pouvaient plus s’oublier. Ainsi l’on apprenait à connaître les dieux et leur histoire en admirant les arts et en étudiant les lettres, mais on peut dire qu’il n’y avait pas alors, à proprement parler, d’enseignement religieux.

Il n’en est pas moins vrai que la religion, quoiqu’on ne l’eût pas enseignée à la jeune fille, tenait une grande place dans sa vie. À Rome comme ailleurs, les femmes y étaient plus attachées que les hommes. Pour peu qu’un jeune homme appartînt à une famille aisée, on lui faisait étudier de bonne heure la philosophie grecque. Il prenait quelquefois dans cette étude des impressions contraires à la religion de son enfance ; le plus souvent elle l’habituait à s’en passer en lui fournissant des solutions plus raisonnables sur la nature de l’homme et de Dieu ; dans tous les cas, il y trouvait un ali-