Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/160

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vieille Russie plus qu’à demi barbare avait fait place insensiblement à une Russie nouvelle ? si cette transformation, très visible dans les institutions, dans les progrès de l’industrie, dans le développement des sciences, dans la culture des lettres, apparaissait d’une manière plus noble encore dans l’histoire de la famille souveraine ? enfin, si ce monde de la cour, théâtre de tant de conjurations, de tant de drames asiatiques pendant le xviiie siècle, était devenu depuis Alexandre Ier un asile chrétien où s’épanouit le sentiment profond de la vie de famille ? Un écrivain que nous avons déjà cité, M. Th. de Grimm, dans sa vie de l’impératrice Alexandra Feodorovna, a tracé un tableau bien touchant de cette existence à la fois si haute et simple. Ce livre, que remplit la tsarine, est en même temps le plus complet éloge du tsar. On y voit resplendir partout cette grande et austère image, le souverain pénétré de ses devoirs, et toujours consciencieux, alors même que ses actes nous révoltent le plus. Or, comme l’auteur n’a pu s’empêcher de consacrer quelques pages à la question d’Orient, on nous permettra de recueillir ici quelques traits de l’opinion publique en Russie. Nous avons toujours apprécié ces choses au point de vue de nos idées, c’est bien le cas d’appliquer le vieil adage judiciaire : audiatur et altera pars.

M. Th. de Grimm, précepteur du grand-duc Constantin iNicolaévitch, vivait depuis vingt ans à la cour de Russie quand éclata la guerre de Crimée. Assurément son témoignage est celui d’un ami ; en revanche, c’est le témoignage d’un homme qui sait bien ce dont il parle. Il a de bons argumens à produire quand il nie absolument les projets ambitieux attribués au tsar par l’Europe entière. Il rappelle le voyage que le grand-duc Constantin, son élève, fit en 1845 dans les états du sultan. Si le tsar, à cette date, avait voulu conquérir la Turquie, il n’avait qu’à se prêter au mouvement naturel des choses. Les peuples chrétiens l’appelaient. « À l’arrivée du jeune prince, six cent mille grecs étaient prêts à planter la croix sur la coupole de Sainte-Sophie. Le patriarche Constantinos, exilé dans une île de la mer de Marmara, espérait bien, malgré son grand âge, recevoir cette nouvelle avant de mourir. Les populations grecques exprimaient de toutes les façons leurs vœux, leurs espérances ; il eût suffi d’un signe de ce jeune homme pour rejeter d’Europe en Asie le trône des Osmanlis. L’empereur savait tout cela ; il donna les instructions les plus sévères à son fils. Le prince eut ordre de ne rien entendre, de n’accepter aucune invitation, de ne recevoir aucune députation. Il devait seulement, comme un prince en voyage, faire au sultan une visite de politesse. » M. de Grimm nous montre ensuite l’esprit scrupuleux du tsar, son dévoûment à son devoir, son idée si haute de la responsabilité souveraine. Il peint ses anxiétés