Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/18

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notre aisance est impure. Vous recevrez quelque affront pour avoir visé trop haut, et nos enfans n’auront de tout cela que chagrin et humiliation, tandis qu’en restant dans leur milieu naturel… Voyons, je ne te parle pas d’envoyer notre Laurent dans la montagne pour faire le coup de fusil contre les douaniers et pour passer la contrebande dans des endroits où on tombe quelquefois avec elle. Non ! qu’il soit bourgeois, qu’il soit médecin comme la Manoelita est bourgeoise et demoiselle, c’est convenu, c’est fait ; mais qu’ils n’aient pas à se reprocher l’un à l’autre la source de leur fortune et la condition de leurs parens, voilà qui serait sage et dans leur intérêt bien entendu.

Ma mère parut ébranlée, mais rien ne put la faire consentir à l’entrevue projetée par mon père, elle remit d’en reparler à l’année suivante, et il dut promettre d’attendre jusque-là. Je le tenais enfin, ce fatal secret ! Mon père était contrebandier, c’était là son commerce et son industrie. J’avoue que d’abord je ne ressentis qu’une sorte de soulagement qui ressemblait à de la joie. D’après les commencemens de la conversation, j’avais frémi qu’il ne fût quelque chose de pis, et, quand cette crainte fut dissipée, je trouvai ma mère trop sévère pour lui.

En y réfléchissant mieux, je compris ses angoisses et ses scrupules : elle était assez instruite pour sentir que tout commerce frauduleux est un attentat social, et moi, j’en avais assez appris sur le mécanisme des sociétés pour comprendre qu’on n’échappe à aucune loi sans porter atteinte à tout l’équilibre de la législation ; mais dans l’espèce, comme eût dit un avocat, je ne pouvais pas en vouloir à mon père de n’avoir jamais creusé une notion qu’on ne lui avait point donnée dès l’enfance, car il était contrebandier de père en fils comme la plupart des habitans des frontières. C’est bien une manière de banditisme, car on ne s’y fait pas faute de descendre les douaniers qui vous serrent de trop près, et cette chasse au bon marché des denrées dégénère facilement en une chasse à l’homme des plus meurtrières. Sans doute il y avait longtemps que mon père ne courait plus en personne ces aventures ; mais il les faisait courir aux autres, étant devenu, comme la fin de son entretien avec ma mère me le révéla, un des chefs dirigeans d’une sorte d’armée occulte composée de gens de toute espèce, la plupart plus curieux de flibusterie que de vrai travail, et quelques-uns bons à pendre.

En somme, la contrebande malgré l’encouragement qu’elle reçoit dans toutes les classes, sans que personne se fasse scrupule d’en profiter, est une plaie économique et sociale. Je le savais, il fallait me résigner à sentir en moi quelque chose de taré, et à regarder le bien-être dont je jouissais, à commencer par la bonne éducation dont je recueillais le bienfait, comme une sorte de vol commis non-