Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/269

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« Le jour paraît au moment où nous arrivions à ce gîte que je croyais honnête et sûr. Mon amant doit répondre à l’appel des armes. Il est forcé de me quitter. Il reviendra le soir. Brisée de fatigue et d’émotion, j’étais encore si jeune ! je tombe sur un sofa et je m’endors.

« Quelques heures se passent. Une voix, — oh ! une voix terrible me réveille, la voix de mon père. Il parle tout près de ma chambre avec cette femme qui s’est chargée de me cacher. Elle lui parle comme à un ami intime, elle est recéleuse de contrebande, elle lui raconte qu’à présent elle fait un métier aussi dangereux, mais plus lucratif, elle recèle des filles enlevées ; elle lui parle de moi, elle ne sait pas mon nom, elle ignore qui je suis, d’où je viens, mais elle vante ma figure, elle allume sa curiosité, dirai-je sa lubricité ? Ah ! pourquoi le ménager, c’était un être infâme ! Il veut me voir,… elle résiste, il la repousse, il enfonce la porte d’un coup de pied, il me trouve à genoux, demi-morte. Il me reconnaît, me soufflète, m’accable de coups. Il fait venir une voiture, il m’y jette et me conduit à Madrid.

« Jusque-là, c’était son droit, direz-vous, peut-être son devoir. Oh ! vous verrez tout à l’heure ! Il m’annonce qu’il va me mettre dans un couvent bien cloîtré, d’où je ne sortirai jamais. Je réponds, pour l’apaiser, que j’ai mérité cela, que je me soumets, que je le supplie de me pardonner, puisque je vais expier. Il éclate en reproches étranges. Il dit que je suis lâche et vile par nature pour avoir aimé un homme de rien, quand je pouvais appartenir à un homme riche et puissant. Moi je ne comprends plus ou je crains de comprendre. Je me bouche les oreilles et je pleure. Je refuse de manger ; il m’enferme dans une chambre d’auberge.

« La nuit venue, il entre chez moi avec un homme effrayant, une espèce de Kalmouk à moustache rousse, des yeux de taupe, des boutons de diamans à la chemise et aux manchettes, et il lui parle ainsi : — La voilà, elle n’est pas belle pour le moment, elle est en colère parce que je l’ai empêchée de se perdre ; mais vous l’avez vue à Pampelune et vous savez ce qu’elle est. Emmenez-la, moi j’en ai assez. — Et se tournant vers moi : — Suivez monsieur, c’est un grand et riche seigneur étranger, qui est chargé de trouver une demoiselle de compagnie pour sa sœur et qui va vous conduire auprès d’elle ; vous serez bien traitée et vous n’aurez pas l’ennui d’aller au couvent. Allons vite, prenez votre mantille ; la voiture est en bas.

« J’avais vu ce Russe rôder autour de moi à Pampelune ; il m’avait écrit grossièrement. Je compris que j’étais vendue. Je voulus crier ; ma voix s’étrangla dans mon gosier, et une lutte terrible s’engagea pour me faire sortir de la chambre. Ils parvinrent à m’en faire franchir le seuil, mais là je leur échappai, je m’enfuis courant