Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/301

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C’est le 14 que nous quittâmes l’Hôtel du Progrès pour venir au bord de la mer attendre un vent favorable qui nous permît de franchir la baie. Tout en gagnant Mya, le point d’embarquement, nous visitons un temple magnifique perdu dans un parc, et nous en laissons à droite et à gauche plusieurs qui nous attireraient, si nous n’étions pressés par la nuit qui approche. À notre arrivée, le vent rendait la traversée impossible ; force fut d’attendre dans ce petit port. Le Tokaïdo (la grande route qui longe tout le Japon) s’interrompt pour recommencer à Kuwano, de l’autre côté de la baie, de sorte que les voyageurs qui, craignant le mal de mer, prennent la route de terre de Yeddo à Kioto, afin de l’éviter, en sont pour leurs frais. Ceci facilite peu les transports. Le 15 au matin, temps splendide, bon vent, mer calme, et nous voilà bientôt hors du chenal de Mya. La vue est ravissante : à droite l’embranchement du Kisogawa, à gauche les collines d’Owari, et devant nous les montagnes d’Isjé. On ne peut quitter le pont, tant cette vue est attrayante. Une ombre au tableau : l’eau sur laquelle nous naviguons est sale et vaseuse, — pas même l’illusion de la navigation. À un moment, le vent tombe, la voile s’affaisse, les sindos (marins) empoignent la perche, et nous nous apercevons bientôt, à 3 lieues du rivage, qu’on aurait facilement pied. Le vent souffle de nouveau, et nous voici à Kuwano, débarqués sans naufrage.

Après le déjeuner, départ en djinrikichia ; 3 lieues jusqu’à Yoka-its. C’est là que, sur un étendard gigantesque, nous lisons ce mot : milk. Nous entrons, bien entendu, et nous trouvons en effet, chose rare, des vaches, que l’on s’empresse de traire pour nous. Yoka-its est un port éloigné de la mer, avec laquelle il communique par une rivière : le mouvement du commerce y est considérable, s’il faut en juger par l’énorme quantité d’articles européens qui remplissent les bazars. Que nous sommes loin de nos braves sériculteurs des montagnes ! De grands villages sales et tristes, l’éternelle rizière, le monotone Tokaïdo, voilà ce qui nous attend et ce que nous attendions. C’est ici qu’un chemin de fer serait d’une grande utilité.

Nous arrivons de nuit à Kaméana, petite ville fortifiée, dressée avec son siro sur une éminence baignée par une jolie rivière. Le lever du soleil sur cette nature fleurie nous réconcilie avec la plaine. La plaine ! je me trompe, c’est au contraire le voisinage de la montagne qui se fait sentir ; bientôt en effet nous sommes au pied d’une muraille menaçante qui barre la route, c’est le Kogayama. Il n’est plus question de djinrikichia : il nous faut reprendre les chevaux de bât et raviver de vieilles écorchures qui commençaient à se cicatriser. Nos bêtes grimpent avec fureur une route qu’à peu de frais on rendrait facile pour nos grandes di-