Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/474

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Eltha, avons-nous dit, aime Lucio mieux que d’amitié ; or, comme l’auteur nous avertit dans sa préface que nous devons nous garder de prendre Eltha et Lucio pour deux amans ordinaires, il est clair que c’est dans cet amour qu’il faut chercher la pensée qui fait le fond et le lien de ce livre. Comme cette pensée a sa portée et sa profondeur, et qu’il se pourrait fort bien que le lecteur ne l’aperçût pas clairement, nous allons essayer de la mettre en pleine lumière. L’intention de l’auteur a été, croyons-nous, de symboliser dans l’amour d’Eltha la noble dame pour Lucio le poète l’amour du passé pour l’avenir. Le passé veut que l’avenir soit fait à son image, il veut qu’il ait la même sagesse, la même noblesse, le même héroïsme. L’avenir sera ce que j’ai été, ou il ne sera pas, dit le passé, et le passé a raison. Ce n’est pas par égoïsme jaloux ou dureté méchante qu’il prononce cette sévère parole : ou il ne sera pas. Si le passé a vécu, c’est qu’il a obéi aux conditions des lois morales, et comment l’avenir pourrait-il espérer de vivre, s’il ne se soumet pas à ces conditions ou s’il se méprend sur elles ? Si l’avenir se refuse à la sagesse, il se suicidera ; s’il se refuse à la noblesse, il n’inspirera pas le respect ; s’il se refuse à l’héroïsme, il ne saura ni ne pourra se défendre ; s’il se refuse à la sainteté, il se retranchera l’aliment essentiel de vie, le feu générateur qui pourrait le prolonger à travers les siècles. La grande chose en ce monde n’est pas de naître, c’est de durer ; or nous venons d’énumérer les conditions auxquelles dure une société. Si les anciennes sociétés ont eu une telle longévité qu’elles en semblaient éternelles et que, lorsqu’elles ont été ébranlées, on a cru que la fin du monde était venue, c’est qu’au milieu de leurs erreurs et de leurs crimes elles ne rompirent jamais avec ces lois morales et sociales qui sont nées le même jour que l’homme, dont il ne peut se séparer, car elles sont en lui-même, et qu’il ne peut fuir que par la mort. Rien de plus fortement et de plus éloquemment pensé. J’irai même plus loin que l’auteur. Il est certain, absolument certain, que tout le passé devra se trouver dans l’avenir, non comme forme, mais comme substance et matière morale, autrement dit, il est certain que l’avenir ne sera pas autre chose que le passé lui-même, seulement transfiguré et rajeuni par les combinaisons nouvelles amenées par le temps entre des élémens éternellement identiques à eux-mêmes et dont il ne peut pas plus se perdre un seul qu’il ne peut se perdre un atome dans le monde matériel. Ce n’est que de notre temps que le sentiment d’une incompatibilité radicale entre le passé et l’avenir s’est emparé des esprits, sentiment fatal, car il pourrait entraîner à la ruine irrémédiable la société qui s’entêterait à le pousser jusqu’à entier épuisement.

L’auteur a donc profondément raison en proclamant la nécessité d’une alliance contre l’opinion trop générale qui admet la légitimité d’un divorce ; cela dit, il faut bien avouer que cette union est ce qu’il y a de