Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/500

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Je vis qu’elle faisait des efforts pour se souvenir sans être aidée. C’était au reste l’heure de la sieste. L’appartement, vaste, sombre et frais, portait à l’indolence. L’odeur des roses du jardin pénétrait en dépit des fenêtres fermées avec le chant aigu de la cigale.

— Voyons ! dit Manoela quand la torpeur fut dissipée, je me sens très bien. Est-ce que Dolorès est là ?

— Elle est sortie.

— Ah oui ! je lui avais donné des commissions ; mais je n’ai pas besoin d’elle. Je veux me lever, docteur. Je suis tout habillée, donnez-moi seulement la main. Je suis encore un peu ivre, car je sens bien que vous m’avez donné de l’opium.

Je la conduisis à son fauteuil. — Restez près de moi, dit-elle, je vous suis à charge aujourd’hui pour la dernière fois.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? Encore la menace de vous laisser mourir ?

— Non, c’est fini, j’étais folle. Me voilà bien apaisée, bien raisonnable. Ne croyez pas tout ce que dit Dolorès. Je n’ai besoin ni de bals, ni de spectacles, ni de conversations. Je comprends que je ne peux pas épouser sir Richard, et j’y renonce.

— Avec facilité, je trouve ! Il y a une heure, c’était un désespoir…


— J’étais lâche, mais je ne le suis pas toujours. Comprenez mieux ma situation morale. Je ne suis pas éprise de sir Richard, comme vous vous l’imaginez. Je l’aime, oh oui, je l’aime, comme mon père s’il veut n’être que mon père, comme mon mari s’il veut que je sois sa femme, c’est-à-dire que la tendresse qu’il me demandera, je la lui donnerai sans regretter trop celle qu’il ne me demandera pas.

— Vous êtes sûre de ne pas la regretter ?

— Je suis sûre d’arriver à cela avec un peu de temps ; je ne suis pas forte, mais je suis douce, je me soumets toujours. À présent j’en ai l’habitude, et cela me coûte de moins en moins.

— Et vous pensez n’être plus malade quand vous aurez pris votre parti ?

— Je l’espère, et qu’importe d’ailleurs que je sois un peu plus ou moins souffrante ? On s’habitue au devoir. Le mien est de complaire à Richard, de le rendre heureux comme il l’entendra.

— Même d’être sa maîtresse, s’il le désire ?

— Non, il ne le désirera pas. S’il avait un moment d’égoïsme, il ne serait plus lui-même.

— Pourtant s’il l’exigeait ?

— Alors je ne sais plus ; mais le jour où il voudrait m’avilir après m’avoir tant respectée, je mourrais de honte et de chagrin.

— Vous n’avez pas toujours pensé comme cela !

— J’en conviens, mais à présent que j’ai compris tant de choses dont je ne me doutais pas…