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les troupes du dauphin. Celui-ci entre à son tour en Languedoc et reprend le Pont-Saint-Esprit et Nîmes ; mais, rappelé dans le nord, il charge Charles de Bourbon, comte de Clermont, de faire le siége d’Aigues-Mortes : ce dernier obéit et amène quelques pièces de canon, dont l’usage était alors tout nouveau. Cependant la place résiste, l’artillerie bat vainement les solides murailles ; mais une nuit, vers la fin de janvier 1421, les habitans, las du joug étranger, conduits par le baron de Vauverde, se rendent silencieusement aux remparts, égorgent ceux qui gardaient les portes, et les ouvrent aux troupes du roi. La garnison bourguignonne est massacrée. Pour prévenir les effets de la putréfaction de tant de cadavres, on les entassa dans la tour située à l’angle sud-ouest de la ville, sous des monceaux de sel provenant des salines voisines ; de là le sobriquet de Bourguignon salé [1], que l’on applique souvent aux descendans des guerriers surpris à Aigues-Mortes, et la tour se nomme encore la tour des Bourguignons.

Un autre événement qui recommande Aigues-Mortes aux souvenirs de l’histoire, c’est l’entrevue qui eut lieu dans cette ville entre François Ier et Charles-Quint. Celui-ci, arrêté par des vents contraires à l’île Sainte-Marguerite, désigna lui-même Aigues-Mortes comme lieu du rendez-vous. Les deux souverains, en lutte depuis si longtemps, étaient désireux de s’entendre en dehors de la médiation du pape Paul III, qui leur avait fait signer à Nice une trêve de dix ans le 18 juin 1538, dans l’espoir de les réconcilier et de les lancer tous deux contre Henri VIII d’Angleterre. Le roi de France se rend à Vauvert et ordonne les préparatifs pour recevoir l’empereur : celui-ci arrive le 14 juillet avec cinquante-deux navires, dont vingt et un français qui lui faisaient escorte depuis Marseille. La flotte mouille dans la rade d’Aigues-Mortes, à la place même où celle de saint Louis était ancrée deux siècles auparavant. Le roi se rend à Aigues-Mortes entouré de sa famille et des grands personnages de l’état ; reçu à la porte par le châtelain et les échevins, il descend à la maison du sieur Franc de Conseil, l’un des consuls de la ville, et se rend immédiatement à bord du vaisseau qui portait Charles-Quint. « Mon frère, lui dit-il en l’abordant, me voici derechef votre prisonnier. » Le lendemain, Charles-Quint vint à terre pour rendre sa visite à François Ier et débarqua à la porte de la Marine, qui s’ouvre sur l’étang de la ville ; mais quel chemin suivit-il à travers les étangs ? Le Canal-Vieil n’était plus navigable depuis la

  1. Bourguignon salé,
    L’épée au côté,
    La barbe au mouton,
    Saute, Bourguignon !