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de choisir entre elles, et après leur sortie de la tour je l’ai fait fermer dans l’espoir qu’elle ne s’ouvrirait plus pour une pareille cause. Le ministre, M. de La Vrillière, blâma cette conduite, qu’il traitait d’abus de confiance, et enjoignit à M. de Beauvau de réparer aussitôt le bien qu’il venait de faire, faute de quoi il ne lui répondait pas de la conservation de sa place. La réponse du commandant fut que le roi était le maître de lui ôter le commandement que sa majesté avait bien voulu lui donner, mais non de l’empêcher d’en remplir les devoirs suivant sa conscience et son humanité, et les choses en restèrent là. »

Les portes de la tour de Constance demeurèrent désormais fermées. C’était l’aurore de la révolution ; l’opinion publique réclamait la tolérance, et en 1787, sur un vœu formel émis par l’assemblée des notables, un édit proclama la liberté de conscience, et rendit aux chrétiens réformés les droits civils dont ils avaient été dépouillés.

Cependant le catholicisme était toujours prépondérant à Aigues-Mortes, car en 1674 il n’y avait que de 700 à 800 protestans sur 3 300 âmes. Pendant les persécutions, plusieurs familles avaient émigré, entre autres la famille Sestier, qui se réfugia à Genève. Un des descendans, le docteur Sestier, mort à Paris il y a quelques années, a laissé des ouvrages remarquables. Deux confréries, celle des pénitens gris, datant du XIIIe siècle, et celle des pénitens blancs, fondée en 1623, entretenaient la ferveur religieuse des habitans. C’est à Aigues-Mortes que débuta en 1725 un prédicateur depuis célèbre, véritable apôtre et orateur véhément et populaire, le père Bridaine. Arrivé la veille du mercredi des cendres, il convoque lui-même les habitans à l’église en parcourant la ville une sonnette à la main, et leur fait entendre ces accens indignés sur l’oppression des pauvres par les riches qui devaient plus tard terrifier les nobles et les grands qui l’écoutaient sous les voûtes de Saint-Sulpice. Bridaine, comme Voltaire, comme Rousseau, comme Diderot, comme Beaumarchais, était un des précurseurs de la révolution française.


IV. — les derniers temps et l’avenir d’aigues-mortes.

Revenons au port et aux graus d’Aigues-Mortes. Pendant tout le règne de Louis XIV, ils ne furent pas entretenus. L’étang de la ville se comblait, les débordemens du Vistre et du Vidourle dessalaient les étangs, et les rendaient impropres à la production du sel. Le petit Rhône dans ses crues inondait la plaine, et des amas de sel accumulés autour des salins de Peccais fondaient en quelques jours dans l’eau douce. Les fièvres intermittentes devenaient plus com-