Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/914

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et nous le prendrons, entendez-le bien, beaux parleurs de l’Hôtel de Ville. » Ainsi voilà les membres de la commune réduits à n’être que des beaux parleurs, tout comme ils y réduisaient naguère les membres du gouvernement du 4 septembre. Ô destinée des révolutions ! Le correspondant continue : « Parlementaires de l’Hôtel de Ville, au lieu de détruire les vieux préjugés, vous les alimentez, vous les arrosez de vos phrases sentimentales et morales… Il y a encore un préjugé que je vois s’épanouir dans les affiches et les arrêtés de la préfecture de police. C’est celui de la pudeur, de la morale publiques. Dans quels vieux bouquins de morale religieuse et philosophique va-t-on chercher ces mots vides de sens ? Vides de sens, oh non ! ils ont été créés pour enlever les jouissances de la nature aux niais, et les réserver aux riches et aux aisés… » Suit la justification de la prostitution, de l’inceste, « vieux mots comme les mots de pillage et de vol. » Tout à tous, toutes à tous et à nul, voilà le dernier mot de ce vieillard, car il veut bien nous apprendre qu’il est vieux, et que c’est là son testament, qu’il place sous l’invocation de l’ancien hébertisme, mais en répudiant le nouveau Père Duchêne, qu’il trouve pâle. — Le voilà, le vrai logicien de la commune ! le voilà, le théoricien complet du socialisme athée ! Propriété, famille, autorité, devoir, sentiment du divin, tout disparaît, l’humanité aussi. Il reste des mâles et des femelles !

Nous sommes bien aise que cette lettre ait été écrite ; on voit du moins où l’on va. Aucune des formes du socialisme ne nous l’avait dit de la sorte, ni le fouriérisme avec sa cosmogonie bizarre, ni le saint-simonisme avec son panthéisme vague, tout liberté instinctive, tout amour sentimental ou voulant l’être, ni le communisme de Cabet, honnête niaisement, ni toutes les variétés de socialisme, imprégnées en 1848 d’un faux parfum de christianisme évangélique. Est-ce de la Jeune-Allemagne et de son hégélianisme, tombé de chute en chute au vulgaire matérialisme, que cela nous est venu ? Est-ce de Proudhon, qui s’en est fait plus ou moins l’organe et qui, le premier, a osé adresser à Dieu les apostrophes que tout le monde a lues ? Ne serait-ce pas du succès que nous avons fait nous-mêmes à ces théories de négation de l’idée divine et de l’irresponsabilité humaine ? Ce sont celles-là qui ont fructifié. Ô philosophes ! soyez prudens. Voltaire croyait que les initiés seuls l’entendaient et il s’en réjouissait. Il n’y a plus d’initiés ; tout le monde sait ce que tout le monde pense. S’il y a secret, c’est celui de la comédie. Voulons-nous que le peuple conserve l’idée de Dieu, de l’âme, de la responsabilité, d’une vie future, c’est affaire à nous d’y croire ; autrement adieu la confiance du peuple ! On nous suivra dans nos négations, parce qu’on les supposera sincères ; on ne nous suivra pas dans nos affirmations, parcequ’on les supposera calculées. Tant