Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/30

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« — Rien, répondit Jeanne. C’est un fâcheux hasard, voilà tout.

« R. B. me prit à part. — C’est M. Vianne, me dit-il en riant tout à fait, qui enlève Manoela !

« Je lui répondis que c’était impossible. — Au contraire, me dit-il, c’est la seule chose possible.

« — Mais pourquoi ? Ne voyait-elle donc que lui ?

« — Elle voyait d’autres personnes ; elle sortait souvent ; deux fois par semaine, elle recevait des visites. Je lui ai présenté les quelques Anglais que j’ai rencontrés ici. Tous nous regardaient déjà comme mari et femme ; quelques jeunes gens riches en ont plaisanté probablement et ont pu se dire que Manoela trouverait facilement mieux que moi, sauf le mariage. Plusieurs, j’en suis certain, l’ont vue avec des yeux ardens et ont pu songer à me l’enlever ; mais un seul homme a dû éprouver pour elle la passion soudaine et irrésistible qui avait féru votre fils : c’est le docteur Vianne. Décidément la faculté était destinée à éterniser mon célibat. Grâces en soient rendues à elle et à Dieu !

« — Mais pourquoi M. Vianne, si froid, si positif, si posé ?..

« — Justement ! Il a tant raillé la passion devant elle, qu’il a rallumé l’invincible besoin qu’éprouvent la plupart des femmes de vaincre celui qui résiste. Il a beaucoup blâmé Laurent d’avoir ingénument joué ce rôle d’amorceur et d’avoir succombé. Il a joué encore plus candidement le même rôle, et il a succombé plus complétement. Cela est dans la nature ; on peut rire de ce que la nature a de comiquement fatal, mais il n’y a point à s’en fâcher. Croyez-moi, mon amie, tout ici est pour le mieux. Votre fils eût épousé Manoela par point d’honneur. Il eût été victime d’une velléité ; Vianne agit plus résolument ; il enlève à la veille du mariage, il obéit à une passion véritable d’autant plus violente qu’il a plus refoulé et raillé la passion en lui-même. C’est un très honnête homme ; il n’y a pas de raisons pour que Manoela ne soit pas heureuse, n’y songeons plus. À présent je vous appartiens pour toujours. Écrivez à mon cher Laurent que je l’ai toujours tendrement aimé et qu’il n’y aura, Dieu merci ! plus jamais de femme entre nous. J’irai où vous voudrez, mon chalet auprès de votre ville m’attend. Rien ne s’oppose à ce que nous partions ensemble.

« Voilà, mon enfant, tout ce qui s’est passé et où nous en sommes. Nous disparaissons d’ici après-demain matin et nous déposons sir Richard à sa nouvelle résidence, pour t’embrasser une heure après ; mais pourquoi ne viendrais-tu pas nous attendre à ce chalet où il doit passer l’été ? Nous te verrions une heure plus tôt et nous rentrerions ensemble à la maison. »

Je n’hésitai pas, et le lendemain soir j’étais à pied sur la route