Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/100

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Pour ce qui est d’abord de la théorie de l’unité des forces, qui conduit les uns, comme on l’a vu, à une sorte de panthéisme physique, et les autres à l’élimination même de l’idée de force, il s’en faut que cette théorie soit aussi évidente qu’elle le paraît à ses partisans passionnés. Sans parler des démentis qu’elle reçoit encore de l’expérience, et qui peuvent n’être que provisoires, mais qui suffisent cependant jusqu’à nouvel ordre pour tenir la théorie en échec, je dis même que théoriquement et a priori le principe de l’identité absolue soulève de grandes difficultés, car, après avoir montré que tout est identique, il restera toujours à expliquer comment il peut y avoir quelque chose de différent, et n’oublions pas que sans différences il n’y a rien. L’antiquité, dès les premiers temps de la spéculation philosophique, a eu la tentation de l’unité absolue ; mais cette conception a échoué devant l’impossibilité d’expliquer le nombre, la multitude, la diversité. Tandis que les uns disaient que tout est un (d’une unité absolue et sans différence), que les autres disaient que tout est multiple, d’une multitude infinie et sans fond, la grande philosophie de Platon et d’Aristote a compris la nécessité de placer à l’origine des choses le rapport primitif et indissoluble de l’un et du plusieurs. Il y aura toujours une diversité primitive coexistant avec l’unité absolue, et l’unité de principe impliquera toujours la pluralité des manifestations. Qui sait même si, au-delà de ces identités apparentes dont la science est enivrée à l’heure qu’il est, cette même science, en creusant plus avant, ne verra pas reparaître un monde d’oppositions et de différences qui nous échappent ? Sans doute, c’est l’unité qui aura toujours raison en dernier ressort, et qui en a jamais douté ? mais il faut bien en définitive que la différence commence quelque part, et là où elle a sa source, l’hypothèse de l’unité, absolue, des forces est en défaut.

Il faut d’ailleurs bien distinguer les forces et la force. De ce qu’il serait établi par l’expérience que tous les phénomènes peuvent se ramener les uns aux autres par des transformations insensibles, on peut bien en conclure qu’il n’y a qu’une force, mais non pas qu’il n’y en a pas du tout. On peut se tromper sur le nombre et la nature des causes ; il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait pas de cause. Tout peut s’expliquer mécaniquement, disait Leibniz, excepté le mécanisme lui-même, dont les principes doivent être cherchés dans la métaphysique : c’était dire que tous les phénomènes peuvent se ramener au mouvement, mais que le mouvement suppose la force ; c’était dire aussi que l’on ne doit pas faire intervenir une force spéciale pour chaque classe de phénomènes, mais qu’il en faut au moins une pour les expliquer tous. Or il nous semble que M. Sainte-Claire Deville a confondu ces deux points de vue, celui des forces