Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/127

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probablement pour vous joindre la ligne du nord et vous préviendrai si la marche peut être entreprise sans compromettre l’armée… » Dans cette dépêche, Bazaine se montrait évidemment bien moins affirmatif que dans celle où il traçait son prochain itinéraire par Montmédy. Tout était incertain, douteux, suspensif, tout se résumait dans ce mot : « je vous préviendrai ! » Or cette dépêche, Mac-Mahon ne la recevait pas, il n’en avait aucune connaissance. Qu’était-elle devenue ? Dans quelle intention, ou par quelle fatalité, ou par quelle négligence se trouvait-elle interceptée ou retenue et dans tous les cas détournée de sa destination ? C’est là un mystère qui même encore aujourd’hui n’est point éclairci [1]. Une chose bien certaine, la dépêche était arrivée, le ministre de la guerre du 22 août 1870 l’avait reçue de son côté, il ne jugeait nécessaire ni de la transmettre à Mac-Mahon, ni de lui demander s’il la connaissait, et, lorsqu’il a été interrogé, il a répondu : « Je ne pouvais pas prévoir que le maréchal de Mac-Mahon n’aurait pas connaissance d’une dépêche qui avait été adressée en triple expédition et dont l’une m’était parvenue. J’ai pensé que le maréchal l’avait reçue… » De trois expéditions, une seule, la plus importante, n’était donc point arrivée : voilà le fait ! Si le maréchal de Mac-Mahon avait reçu cette dépêche, s’il avait connu les restrictions du général en chef de l’armée du Rhin, s’il avait su que Bazaine se réservait encore de le prévenir, aurait-il pris sans plus de réflexion le parti auquel il s’arrêtait le 22 août ? C’est au moins douteux, à en juger par ce mot poignant qu’il aurait dit à un de ses lieutenans en sortant du conseil où venait d’être décidée la marche sur le nord : « j’aurais mieux aimé me voir couper le bras droit que d’être forcé de signer un ordre pareil, qui est la perte de notre dernière armée ! »

C’était l’acte d’obéissance d’un soldat se préparant à une entreprise que son instinct et son jugement désavouaient, se rendant à des nécessités qu’il ne pouvait ni éluder ni dominer, et ici je voudrais montrer cette situation d’un chef militaire ayant à se débattre au milieu de toutes les impossibilités et de toutes les incohérences. Le maréchal de Mac-Mahon avait affaire au ministre de la guerre, qui ne cessait de « peser sur lui, » — c’est le mot du général de Palikao, — pour le pousser en avant, pour lui imposer des plans de campagne. Il était censé en même temps placé sous les ordres de Bazaine, dont il ne recevait que peu de nouvelles, dont

  1. Une instruction judiciaire a été commencée sur cette affaire à la suite du procès du maréchal Bazaine, qui a mis en lumière cet incident, assez peu connu pour que bien des récits aient fait une confusion entre les dépêches arrivées au maréchal de Mac-Mahon. On a supposé tout simplement que la dépêche n’avait pas pu être ignorée du maréchal, puisqu’elle était parvenue au quartier-général de l’empereur et au ministre de la guerre. Il ne s’agit nullement ici, bien entendu, de chercher qui a été coupable. Il y a eu ou négligence ou suppression de dépêche, voilà le fait.