Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/173

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le nombre des naissances, il est bien difficile de connaître le chiffre exact de la population. En 1812, M. de La Bissachère évaluait celle du Tonkin à 18 millions d’habitans ; de nos jours, on Tévalue à 25 ; un évêque de la Cochinchine, M. Pellerin, a porté à 30 millions la population totale placée sous le gouvernement de Tu-Duc ; enfin M. Retord, en 1851, assurait que, dans la juridiction apostolique de l’une des provinces tonkinoises, il avait compté 3,000 âmes par lieue carrée, d’où il faudrait conclure que la France est proportionnellement trois fois moins peuplée. Quant à la cause d’une pareille densité de population, il faut la chercher dans ce fait, que le poisson est la nourriture principale des Annamites, et peut-être aussi dans l’usage de la polygamie, pratiquée comme moyen d’accroître la famille. On trouve là, m’a dit à Manille un missionnaire espagnol qui avait résidé longtemps dans les environs de Tourane, des hommes toujours disposés à épouser les filles enceintes d’un autre, par le seul désir de laisser une postérité plus grande. On a vu des vieillards, chefs de famille, réunir autour d’eux des fils, des petits-fils et des arrière-petits-fils au nombre de quatre-vingts ; mais est-il besoin de dire, surtout à des lecteurs français, qu’il faut être riche pour jouir du spectacle d’une pareille lignée ?

Comme tous les Asiatiques, l’Annamite a moins d’imagination que d’adresse ; ainsi que chez le Chinois, l’imitation l’emportera sur l’invention ; donnez à l’un et à l’autre un objet à copier, ils en reproduiront fidèlement jusqu’aux défauts et aux taches. Le caractère du peuple est doux, porté aux plaisirs et à la bienfaisance. Le proverbe le plus usité dans les familles est celui-ci : « la nature est généreuse, il faut l’imiter. » Les fils ont pour leurs pères âgés des attentions touchantes ; comme chez les Chinois, on professe pour les ancêtres une espèce de culte, et nous avons vu que quelques patriarches jouissaient vivans du doux privilège de recevoir les hommages de deux ou trois générations. La femme n’est point tenue prisonnière dans un harem et n’a point les pieds mutilés. Elle y est très recherchée, lorsqu’elle est dans une condition de santé promettant la fécondité. On n’attache guère de prix à la virginité. Une femme peut avoir été violée, et malgré ce fait, considéré comme un simple accident, elle n’en est pas moins recherchée en mariage, s’il n’y a pas eu de sa faute, ou même quand il y en aurait eu un peu sans scandale. Tout récemment, dans une de nos sociétés savantes, on accusait les populations du Tonkin et de la Chine d’une cruauté naturelle qui dépasserait tout ce que l’imagination peut rêver de plus atroce en tortures. C’est une accusation imméritée. Il y a certainement dans l’extrême Orient des hommes dont le métier est de prolonger par ordre les souffrances des criminels, de désarticuler ou de dépecer un patient avec un raffinement cruel, mais faut-il en dépecer un patient avec un raffinement cruel, mais faut-il en