Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/470

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cette fête de la bienfaisance. Voici des faïences de Rouen choisies avec une sévérité qui veut faire excuser l’engouement, et des tapisseries d’Arras aux saintes figures tissées d’or et d’argent, les plus fidèles représentations peut-être de ce que devaient être nos peintures d’église en France avant le règne tyrannique de la renaissance. A côté s’étendent en longs panneaux de laine les arabesques de Berain, ce Jean d’Udine de notre XVIIe siècle, et les pastorales de Boucher, ce maniériste trop vanté qui ne trouvait le l’on juste que lorsqu’il lui était enjoint par la nature du travail même de se montrer faux sans scrupules.

Les fidèles de l’hôtel Drouot s’arrêteront longtemps devant ces bahuts et ces dressoirs, et devant ces fragmens de portes et ces stalles, débris arrachés aux églises et aux châteaux de notre pauvre France, témoignage d’un art national qui ne craignait pas de rivaux ; c’est cependant la passion de ces hommes, appelés quelquefois si dédaigneusement des amateurs de bric-à-brac, qui sauve encore tous les jours d’une mort sans cesse menaçante ces épaves, derniers documens d’une gloire dont d’autres que nous pourraient faire bon marché. Hélas ! l’Angleterre a montré plus de discernement. Si l’immense collection de sir Richard Wallace à Bethnal-Green était venue se joindre aux reliques que quelques collectionneurs, comme MM. Double et Pichon, ont envoyées au Palais-Bourbon, on comprendrait mieux encore le rôle dirigeant que la France a joué depuis deux siècles dans le développement et dans le maintien du goût en Europe ; mais nos archives, nos bibliothèques, passaient en Russie, nos voisins d’outre-Manche emportaient nos galeries, et la révolution travaillait avec désintéressement à rendre encore plus facile ce partage de la richesse et de la vieille gloire de notre patrie. C’est ainsi que l’Europe s’est fait peu à peu une éducation dont nous payons presque toujours les frais, et on sait quelle reconnaissance elle a gardée pour son institutrice ! — L’exposition d’Alsace-Lorraine contient plus d’un enseignement ; puissions-nous y apprendre encore autre chose que les devoirs de la charité !


CH. TIMBAL.