Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/544

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hommes leur liberté physique, les traiter en égaux et s’unir même à eux par une fraternité apparente, c’est assurément chose logique de la part d’un individu tant qu’il se considère par abstraction comme simple partie du corps social ; mais si à un moment donné le bien général et le bien particulier se trouvent en flagrante opposition, si par exemple je suis placé entre la faim et un vol à main armée, que faudra-t-il faire ? — En général, je l’accorde, le plus sûr et le plus logique est de se régler sur le mouvement de l’ensemble ; mais actuellement je puis détourner à mon usage la force dont je dispose, et, si je ne le fais pas, je serai victime du mécanisme général. Faut-il donc, si je ne suis qu’un rouage, que je me laisse écraser entre les roues de votre grande machine plutôt que de me conserver aux dépens d’un autre rouage ? S’il n’existe que ce mécanisme matériel avec la fatalité de ses lois, pourquoi le respecter ? Selon M. Kirchmann, le respect n’est que « le sentiment d’une puissance démesurément supérieure à la nôtre : » c’est dire qu’il se réduit à la crainte ; mais, si c’est présentement ma puissance, à moi, qui peut être supérieure à la puissance d’un autre homme ou à celle de la société tout entière, que m’importe votre idéal de liberté mécanique, d’égalité mécanique, de fraternité mécanique ? Que m’importe l’avenir, où je ne serai plus, en face du présent, où je suis et où je souffre ? Dût votre machine se briser tout entière, je conserve mon mécanisme aux dépens du vôtre, et j’agis fatalement comme vous agissez fatalement. Qu’avez-vous à dire ?

Ne pouvant ni obliger moralement l’individu à respecter le droit de tous, ni le convaincre logiquement, les partisans du fatalisme germanique n’auront plus d’autre ressource, pour réaliser leur idéal social, que de contraindre physiquement l’individu à subir la force de tous. — C’est l’affaire de la société, diront-ils, que de s’assurer à elle-même le triomphe, et elle a pour cela deux moyens : d’abord établir le plus d’harmonie possible entre la force collective et la force individuelle, puis, dans les cas de collision inévitables, mettre de son côté la force dernière par une bonne police et par une bonne armée.

Sans vouloir entrer dans le détail de ces questions pratiques, on se demande quelle organisation sociale serait assez parfaite pour mettre fin à l’antagonisme des individus et de leurs intérêts. En outre comment la société demeurera-t-elle la plus forte, si chaque individu tire tout à soi, oppose une résistance sourde à ce qui exige un sacrifice quelconque de son intérêt et s’efforce de se faire seul centre du système social ? Quel mécanisme résisterait à cette force de dissolution qui travaillerait à la fois tous ses rouages ? Dans l’hypothèse allemande, la société, qui n’a jamais de droit, réel à l’égard de l’individu, n’a pas toujours la force : ne l’aura-t-elle pas de