Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/614

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regarder la lune de ses yeux affaiblis, à vider les coupes suivant le rite héréditaire, tandis que le clairon autrichien retentit dans les lieux où naquit Virgile, tandis que le soldat français parcourt la Voie-Sacrée. Il est entendu que, pour la dignité classique, le clairon autrichien reçoit le nom de lituus rhétique, et le soldat français celui de guerrier de Brennus. Bacchus est invoqué à défaut d’Apollon, que Teutatès et Odin ont mis en fuite. Certes nos régimens eussent été bien étonnés de se voir traités d’adorateurs de Teutatès. Ces anachronismes, datés de 1854, perdraient toute saveur, si l’on oubliait la passion politique ou nationale qui inspirait les jeunes buveurs.


« Caton lui-même, intrépide, demanda sa coupe à son esclave ; puis, songeant à César, il saisit le fer romain.

« Et, tandis que Brutus veillait sur les livres de Platon, Cassius, au milieu des amphores de cécube, attendit les ides de mars. »


L’auteur s’efforçait de rajeunir la vieille querelle du romantisme en y mêlant des choses étrangères. Encore aujourd’hui cette préoccupation le brouille avec l’astre pacifique de la lune, la confidente pourtant, l’amie d’un de ses maîtres vénérés, Leopardi ; mais la lune, à ce qu’il paraît, a le tort d’être romantique. Sa préférence littéraire pour le soleil, son mépris capricieux pour l’humble satellite, lui dictent encore dans son dernier recueil une boutade qui a son originalité.


« Bienfaisant est le soleil ; il seconde le travail des hommes, et, joyeux, il s’y complaît ; par lui, la vaste moisson d’or courbée appelle en frémissant la faux.

« D’en haut, il sourit au soc humide reluisant entre les noires mottes de terre, tandis que le bœuf descend lentement la côte toute rayée de sillons.

« Sous le voile des pampres, il enflamme et dore les grappes brillantes, et aux derniers chants enivrés de l’automne, mélancolique, il sourit encore.

« Et puis à travers les toits noirs des cités il égare un de ses rayons vers la jeune fille qui oublie au travail ses jeunes années.

« Il lui conseille une chanson de printemps et d’amour : le sein de la pauvre artisane palpite, et dans la douce lumière un chant prend l’essor comme l’alouette.

« Mais toi, ô lune, tu te plais à embellir avec ton rayon les ruines et les deuils : tu ne sais mûrir, dans ton fantastique voyage, ni fleurs, ni fruits.