Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/64

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l’édifice de l’église comme une œuvre diabolique, il n’en fallut pas davantage pour que les esprits imbus de cette hostilité passionnée trouvassent tout naturel un système qui ramenait en quelque sorte cette gigantesque tromperie à la manifestation contemporaine d’une loi permanente et fondamentale de l’univers. On sait ce qui arrive quand un sentiment politique ou religieux d’une certaine violence pénètre dans les masses. Elles ne regardent guère aux détails de la forme qu’on leur propose pour lui donner un corps, à la seule condition que cette forme soit vivement accusée. Et c’est là, ce nous semble, qu’il faut faire place à l’influence du catharisme oriental sur notre Occident. Par des canaux obscurs dont il serait vain de rechercher la trace, il fournit au ferment anticatholique de l’Occident méridional des traditions, des dogmes, des cérémonies, qu’il n’eût pas tirés de lui-même. Il est extrêmement probable que, sans aucun rapport avec l’Orient, le midi de la France eût vu se former quelque hérésie plus ou moins dualiste, il ne l’est pas qu’il eût produit spontanément une théologie et une organisation ecclésiastique si ressemblantes l’une et l’autre à ce que le catharisme oriental avait constitué. Voilà, selon nous, la seule manière de se rendre raison de ce mouvement albigeois, si peu conforme, quand on examine de près ses principes dogmatiques, au génie de nos populations méridionales. Il est à noter que, par une exception très rare dans l’histoire des hérésies, ni les amis ni les adversaires du catharisme albigeois n’ont conservé le souvenir d’un hérésiarque, auteur premier, docteur éponyme, et faisant autorité comme Arius chez les ariens, Pelage chez les pélagiens, etc. Le plus souvent, il est vrai, le rôle de l’hérésiarque est beaucoup plus restreint qu’il ne semble ; son œuvre personnelle se réduirait à bien peu de chose, et même à rien, s’il ne trouvait pas autour de lui des esprits ne demandant pas mieux que de partager ses vues ; mais le fait que nous signalons n’en est que plus instructif. Chez les albigeois, la tendance anti-romaine fut seule tout à fait indigène, le dualisme peut se rattacher à quelques détritus de vieille hérésie ; le système théologique est venu d’ailleurs.

Cette explication rend beaucoup mieux compte de cette étrange histoire que les raisons alléguées ordinairement par nos historiens, telles que la haine de la maison capétienne alliée de Rome, la verve railleuse des troubadours, l’essor des esprits dans ces provinces moins saturées que les autres de barbarie germaine, plus avancées en civilisation que celles du reste de la France. Toutes ces considérations peuvent servir à expliquer pourquoi l’hostilité contre le catholicisme fut plus générale et plus profonde qu’ailleurs, mais elles n’expliquent pas du tout le prestige exercé sur une telle population par une théologie aussi caractérisée, aussi exceptionnelle que