Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/67

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pontificale. Innocent eût peut-être cédé, son entourage s’y opposa, et malgré l’humilité, des offres que fit Raymond aux conciles de Saint-Gilles et d’Arles, on lui fit des conditions si dures qu’il se retira la rage dans le cœur. La guerre recommença. Raymond cette fois avait des alliés ; mais de nouveaux croisés arrivèrent à Montfort des Flandres, de la Lorraine, des bords du Rhin, du duché d’Autriche, et il remporta près de Castelnaudary une victoire signalée sur les comtes de Toulouse, de Béarn et de Foix. Pourtant un puissant allié s’était déjà mis en route pour les soutenir. Le nord de l’Espagne était alors, lui aussi, un pays d’hérésie ; son principal souverain, Pierre d’Aragon, le brillant vainqueur des Maures à Las Navas de Tolosa, rêvait peut-être la fondation d’un empire à cheval sur les Pyrénées. Il fit faire des remontrances au pape, et, comme elles n’aboutirent à rien, il passa en France avec une armée ; mais Simon et ses croisés le surprirent près de Muret, et il mourut en combattant. Simon se vit donc maître incontesté de la belle région qui va du Rhône aux Pyrénées. Les légats le proclamèrent souverain légitime, et il entra dans Toulouse ayant à ses côtés Louis, fils de Philippe-Auguste, jeune dévot qui aurait voulu brûler la ville hérétique tout entière. Simon se contenta d’en raser quelques quartiers. Et quand le prince Louis vint, tout glorieux, raconter au roi Philippe ses combats, ses prouesses et les résultats bénis de la croisade, son père ne lui répondit que par un morne silence. Le roi de France n’ignorait pas au prix de quel sang innocent ces résultats avaient été obtenus, et il paraît certain que Philippe-Auguste, esprit supérieur à son temps et l’un des rois vraiment grands de notre histoire, recula devant l’occasion qui s’offrait à lui d’agrandir instantanément son royaume sans coup férir. Il ne fit pas même valoir ses droits de suzerain sur le comté de Toulouse. La belle France du midi était ravagée, ses principales villes mises à sac, ses enfans massacrés par dizaines de milliers, et déjà le troubadour Sicard de Marvejols pouvait entonner sa complainte :

Aï ! Tolosa e Provensa,
E la terra d’Agensa,
Bezers e Carcassey,
Quo vos vi ! quo vos vey !
Hélas ! Toulouse et Provence,
Et toi, terre d’Agenois,
Béziers et Carcassonne,
Quels je vous vis ! quels je vous vois !


III

Cependant, et bien que le concile de Latran de 1215 eût sanctionné tous les résultats de la croisade, l’écrasement du midi n’était pas encore complet. A peine Simon de Montfort l’eut-il quitté pour aller s’entendre avec la cour de France, que ses nouveaux sujets s’insurgèrent. Le comte de Toulouse fut rappelé. Simon, furieux,