Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/677

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


portrait de magistrat exposé par M. Liévin de Winne ! C’est un vieillard à cheveux blancs simplement posé dans sa robe rouge, qui se détache sur une muraille grise, les mains croisées, le visage calme, le regard direct, la bouche serrée sans effort avec une expression de fermeté naturelle. L’ensemble est sobre, grave, d’un style sans emphase et plein de dignité, d’un pittoresque modéré, d’un effet imposant. Comparez à cette toile celle de M. Sellier, dont nous parlions tout à l’heure, et qui représente également un magistrat en robe rouge, ou cet autre magistrat de M. Lafond, figure pleine de mouvement, et même trop agitée pour un simple portrait ; vous verrez entre quels excès M. Liévin de Winne sait garder la mesure, et avec quel goût accompli il sait composer un portrait.

Il ne faut pas qu’un portrait soit une pétrification sans mouvement et sans vie ; il ne faut pas non plus qu’il représente une action en train de s’accomplir. La rigidité académique et l’animation romantique sont également hors de saison dans cet art simple et sévère. Comme les statues, il faut que les portraits posent, qu’ils montrent le modèle à l’état d’équilibre, ou qu’ils indiquent tout au moins un repos, un temps d’arrêt dans l’action. C’est ce que M. Healy, un élève de Gros, comme M. Bonnegrâce, avec lequel il a de secrètes analogies, comprend et observe à merveille. Les trois portraits du pape, de M. Washburne et de M. Thiers se distinguent au premier abord par quelque chose de franc, de solide et de sensé. Le meilleur des trois est celui de M. Washburne, assis de trois quarts, penché en avant, les mains posées sur ses genoux, dans une attitude pleine de naturel, qui rappelle, dans un genre plus familier, le geste de l’inimitable portrait de Bertin, par M. Ingres. Celui du saint-père, peut-être un peu trop coloré, a la main levée pour bénir ; il est d’une ferme et solide assise, d’une expression saine et presque souriante. Celui de M. Thiers rend assez bien la physionomie fine, la malicieuse bonhomie du modèle ; il est vivant, mais d’une vie trop physique ; le coloris de même en est trop vif et trop frais ; il rappelle trop les riches colorations de la vieille école anglaise, dont le sang perce, pour ainsi dire, à travers cette peinture un peu lourde. Le talent de M. Healy est de cette nature droite et saine qui répugne aux nuances trop délicates ; il va au but sans détour et rudoie un peu la vérité en s’emparant d’elle.

Est-ce un portrait à deux personnages ou un tableau de style que le Chemin de fer de M. Manet, toile qui nous représente une mère assise à côté de sa fille, regardant à travers un grillage un chemin de fer au fond d’une tranchée ? Les informations nous manquent pour résoudre ce problème ; nous hésitons d’autant plus qu’en ce qui concerne la jeune fille ce serait tout au moins un portrait, vu de dos. M. Manet a fait tant d’innovations que rien die sa