Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/682

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Après cela, nous tombons dans les infiniment petits, dans les mille détails minutieux de la vie moderne. Ce ne sont plus que petits tableaux d’intérieur, petites études de mœurs familières, petits sujets empruntés à la vie élégante ou à la vie domestique, petites peintures vernissées, pomponnées, vulgaires ou maniérées, précieuses ou drolatiques, tantôt en costume, tantôt en habit bourgeois, promenant le spectateur du salon à l’atelier, du cabinet de toilette à la cuisine, de la salle à manger aux allées du parc, du boudoir à l’écurie, de l’école primaire au casino des bains, de l’église à la course de chevaux. En ce genre, les hommes de talent pullulent. Voici M. Caraud avec ses soubrettes et ses marquises enrubannées ; voici M. Dubois avec sa Conversation dans l’atelier, où deux jolies dames pimpantes et mièvres s’exercent à poser devant le public ; voici M. Toulmouche et son Livre sérieux, sur lequel deux jeunes filles se sont endormies ; voici M. Vibert avec sa spirituelle Réprimande, administrée par un gros chanoine à une jolie pécheresse fort confuse ; voici M. de Nittis et ses charmantes frileuses courant au bord du lac et piétinant pour se réchauffer en se cachant sous leurs fourrures. Puis c’est M. Claude avec ses délicieuses miniatures équestres ; c’est M. Goubie avec son Manège au dix-huitième siècle ; c’est M. Kœmmerer avec ses Baigneurs sur la plage de Scheveningen, débauche de couleurs claires et gaies, toile criarde, éclatante, blessante pour l’œil à force de blancheur, et qui semble peinte en parodie du sombre chef-d’œuvre de Ruysdaël ; c’est M. Feyen-Perrin avec ses éternelles Cancalaises, vraiment trop délicates et trop peu hâlées pour de simples pêcheuses d’huîtres ; c’est M. Castres avec son cuisinier et ses marmitons assis face à face au coin de l’âtre, en compagnie du chat de la maison, après le coup de feu de la table d’hôte ; enfin c’est M. Cabaillot-Lassalle, qui, dans son Salon de 1874, les dépasse tous en audace bourgeoise, et qui, sans se mettre en frais d’imagination, d’esprit ni de style, obtient à ce seul titre un succès pleinement mérité.

Malgré la petitesse du sujet, le Prétendu, de M. Berne-Bellecour, mérite une place à part dans cette énumération rapide. C’est une charmante petite variation sur le thème connu d’Hercule aux pieds d’Omphale, exécutée dans ce genre doux et gracieux où une nuance légère d’attendrissement se mêle à un comique tempéré. Dans un jardin, un officier en uniforme de l’ancien temps, assis au bout d’un banc de pierre, tient un écheveau de soie que sa fiancée dévide, assise elle-même à l’autre bout. L’air doux, embarrassé, attendri et un peu béat du soldat amoureux est rendu avec une grande finesse. La jeune fille aussi est fort intéressante avec son air pensif, alangui, à moitié charmé, à moitié résigné, mêlé de gravité tranquille et de coquetterie mutine. Les parens, debout derrière elle, sont un peu