Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/692

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hérissées qui se déchirent en lambeaux d’écume. On est au ras de la mer, dans le ruissellement des nappes d’eau qui s’étendent au loin sur le sable, et l’on se sent presque sous la vague, qui s’élève jusqu’à l’horizon. On croit entendre la monotone cadence et le ronflement continu des grandes lames qui viennent, l’une après l’autre, s’écrouler et s’allonger sur la plage. Quelques voiles ou quelques pointes de voiles s’entrevoient du côté de la pleine mer. Le ciel est obscurci par des masses de nuages brouillés que le vent balaie par rafales. L’Hiver à Scheveningue est encore une toile bien frappante avec ses horizons jaunes et ses grosses carcasses de navires échoués sur une plage boueuse à moitié couverte de neige. La Bruyère de Drenthe, avec ses dunes sablonneuses, ses bouleaux nus et ses broussailles dépouillées, sort aussi de l’atelier de M. Mesdag ; c’est un paysage bizarre et d’une facture un peu informe, mais d’une poésie triste et désolée qui serre le cœur.

Bercy en décembre, c’est le titre d’une magnifique toile de M. Guillemet, qui n’a pas eu besoin, comme on le voit, d’aller chercher bien loin les vastes espaces et les horizons sublimes. La Seine entre ses deux quais, avec ses berges nues, ses lourds bateaux amarrés sur les deux rives, des entrepôts, des hangars, une file de maisons vulgaires qui fuit avec une perspective incomparable ; au loin, des ponts, des quais à perte de vue, la silhouette de Notre-Dame et du Panthéon, tout le panorama de la grande ville, sous un ciel gris, modelé sans accidens, sans artifices, trempé d’un bout à l’autre d’une lumière uniforme, mais s’étendant bien loin par-delà l’horizon, dans une profondeur infinie, voilà tout ce tableau d’une réalité sévère, d’une simplicité imposante, d’une facture à la fois consciencieuse et large, délicate et forte, d’un effet d’autant plus étonnant qu’il ne s’y mêle aucun charlatanisme. M. Guillemet nous prouve que la grandeur est partout dans la nature pour ceux qui la sentent et qui savent la trouver.


VI

La peinture de paysage est une aimable oasis où l’on se repose agréablement des médiocrités de la peinture de style et des vulgarités de la peinture de genre. Ce n’est pourtant point de ce côté qu’il faut chercher l’avenir de l’école moderne. S’il doit y avoir une réforme de l’art, ce n’est point dans ce sens qu’elle peut avoir lieu. Le paysage est au grand art ce que l’instrumentation est à la musique ; c’est un art de second ordre qui ne saurait fleurir tout seul. Le véritable fondement des arts du dessin est dans l’étude de la nature vivante et particulièrement dans celle de la figure humaine. La peinture contemporaine nous intéresse surtout à cause des idées