Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/695

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qui couronne le sacrifice et qui recueille dans ses bras le héros consacré par la mort. Le jeune guerrier lui-même semble indiquer le ciel de son bras étendu et déjà presque défaillant ; de l’autre bras, il tient un tronçon d’épée qu’il agite encore ; son regard mourant descend vers la terre, et semble encourager ses compagnons à faire comme lui leur devoir. Il n’y a pas de mots pour exprimer la sublimité de ces deux figures : c’est un de ces poèmes en action dont aucune analyse ne peut donner l’idée.

Ce qui étonne peut-être encore davantage, c’est la difficulté vaincue. Quelle habileté il a fallu pour animer cette vaste machine, pour lui donner, au milieu de cette extrême complication de mouvemens et d’attitudes, l’unité d’aspect, l’harmonie des lignes, l’équilibre aérien, sans lequel elle ne pourrait avoir l’élan et la légèreté du vol ! Quoiqu’elle s’élance en avant, on ne craint pas qu’elle tombe ; on sent qu’elle s’enlève et qu’elle plane. Ce merveilleux équilibre est dû à une harmonieuse opposition entre le haut et le bas du groupe. Tandis que la jambe gauche de l’ange sert de point d’appui, sa jambe droite se rejette fortement en arrière, entraînant la hanche ; le buste au contraire se tourne dans l’autre sens pour embrasser le corps du jeune homme ; les ailes suivent le mouvement du buste et servent de balancier à toute la figure. Les bras du blessé accompagnent ce mouvement et le suivent sans l’exagérer, de manière à assurer le centre de gravité de la masse entière ; ses jambes participent de la double impulsion donnée à la figure principale. Jusqu’aux genoux, qui sont de niveau avec la ceinture de l’ange, elles suivent le mouvement du buste ; au-dessous des genoux, elles rentrent dans le mouvement de la partie inférieure du corps. Enfin la tête de l’ange, se redressant dans l’axe intermédiaire entre ces deux mouvemens contrariés, complète l’équilibre et donne la direction générale, ce qu’on appellerait en mécanique la résultante de ces deux forces. Comme on l’a dit bien souvent, « il y a de la géométrie dans l’art, » et ce dicton cesse d’être banal quand on l’applique à l’œuvre de M. Mercié.

La grande variété des aspects dans une œuvre de cette importance était un autre écueil encore plus dangereux. M. Mercié a su aussi l’éviter avec un rare bonheur. Sauf une seule exception dans le torse du mourant, dont la courbe, vue à quelque distance, est d’un effet étriqué qu’augmente encore la saillie des côtes, tous les aspects sont harmonieux et nobles. De profil, à gauche, l’entrelacement des bras de l’ange et des jambes du guerrier est admirable d’aisance et de simplicité. En arrière, ce qu’il pourrait y avoir de gauche et de grêle est sauvé par une superbe draperie. De profil, à droite, sur la face creuse du groupe, où rien ne rompt