Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/742

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M. Seward, de n’en pas trop savoir. Au reste, si on nous enfonce dans les précédens, j’en trouverai toujours autant à fournir contre l’Angleterre qu’elle en peut fournir contre nous. » A rencontre de M. Sumner, M. Seward conservait toujours l’espoir de ramener Napoléon III à la cause de l’Union. Il revenait sans cesse sur ce sujet, répétant toujours : « Ah ! si je pouvais voir l’empereur ! » Il ne pouvait comprendre qu’un souverain démocratique n’eût pas fait comme l’empereur de Russie, qui avec quelques bonnes paroles avait gagné le cœur du peuple des États-Unis. « On ne sait donc pas à Paris ce que nous sommes ! » Son esprit hardi et fertile en combinaisons faisait des plans grandioses et aurait voulu y associer la France. Il s’irritait de trouver tant de froideur où il aurait voulu de l’ouverture et de la confiance. Il avait accepté les services des princes d’Orléans, mais il n’avait aucune antipathie pour les Bonaparte. Sumner affichait ses sympathies pour les libéraux et les républicains français ; Seward les regardait avec quelque dédain et considérait notre nation comme plus jalouse de gloire et d’égalité que de liberté. Il se lamentait pourtant sur l’instabilité de notre politique : il cherchait les rivaux traditionnels de l’Angleterre, et il lui paraissait que nous n’avions plus même la tradition de la haine. Tandis que Sumner rêvait le triomphe des principes parlementaires dans toute l’Europe, Seward cherchait seulement deux ou trois politiques capables de grands desseins, il lui importait peu qu’ils fussent ou non des philanthropes. Sa façon de servir l’humanité était de servir son pays. Il ne croyait pas aux abstractions, il avait toujours à la bouche des noms propres. Personne mieux que lui ne connaissait les grandes forces qui emportent les nations modernes ; il s’indignait moins des mauvais desseins de l’Europe que de l’ignorance qui les inspirait ; il avait une foi robuste, impérieuse, emportée, dans l’avenir des États-Unis. A la fois téméraire et prudent, fécond en expédions et tenace en ses projets, le génie en un mot le plus souple et le plus dur, il différait profondément de Sumner, plus ignorant des passions humaines, rempli de grandes pensées, parfois de chimères, esprit d’un vol toujours droit et élevé. Je m’étonne que les étrangers qui voyagent en Amérique ne recherchent pas davantage le séjour de Washington : dans cette ville, toute publique, sont réunis les représentans les plus intelligens de tous les états ; le sénat, le gouvernement, la cour suprême, le congrès, renferment toujours des hommes éminens ; New-York, Boston, Philadelphie, ont encore quelque chose de provincial ; Washington est vraiment capitale, et les petites grandeurs de province y sont éclipsées par la grandeur nationale. Les fonctions de M. Sumner le mettaient en rapports constans avec les membres du corps diplomatique ; on le recherchait pour la sûreté