Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/743

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de son commerce, l’intérêt de sa conversation, et il avait trouvé des amis véritables parmi tous les ministres qui avaient résidé quelque temps en Amérique. Sa vie était des plus laborieuses ; il se levait de grand matin, donnait des audiences, écrivait ses rapports, et chaque jour on le voyait à sa place au sénat, soutenant les projets de loi qu’il avait préparés. Il était sans cesse occupé à cette époque des mesures de détail qui devaient suivre l’abolition de l’esclavage ; ce n’était pas assez de donner la liberté aux noirs, il fallait leur donner un état civil, des droits électoraux, le bienfait de l’éducation publique. L’opposition dans le sénat n’était plus très nombreuse depuis la défection des sénateurs du sud, mais elle était ardente, d’humeur presque rebelle. Un jour, je causais dans l’enceinte même du sénat avec M. Sumner et M. Reverdy Johnson, qui était parmi les mécontens. Un sénateur du Kentucky, ancien gouverneur de cet état frontière, s’approche de Sumner et lui dit : « Eh bien ! quand accepterez-vous les vingt-cinq nègres que je vous offre depuis trois mois ? Je paierai leurs frais de voyage. Votre loi (on discutait en ce moment une loi relative aux femmes et aux enfans des noirs enrôlés dans l’armée fédérale) va faire de nouveaux malheureux. Quand en aurez-vous fait assez ? Vous perdez ce pays. Vous êtes bien bon de parler encore de la constitution. Foulez-la franchement aux pieds. Les argumens constitutionnels dont vous vous servez comme sénateur vous feraient rire comme avocat ; tous vos avocats de Boston en riraient avec vous. » Il continua ainsi longtemps avec une sorte de familiarité irritée et farouche. Sumner l’écouta sans répondre un seul mot. « Vous les voyez, me dit-il, voilà ce que j’ai enduré pendant des années ; à la façon dont on nous traite maintenant que notre parti est au pouvoir, vous pouvez deviner ce qui se passait ici autrefois. »

Quand je quittai Washington pour me rendre à l’armée devant Richmond, Sumner voulut bien me donner pour le général Grant une lettre qui m’assura la réception la plus hospitalière. Je ne rappellerais point ce souvenir sans un incident qui se rattache aux premiers rapports du sénateur du Massachusetts et de celui qui devait devenir le président de la république. Le général Grant est un homme froid et silencieux ; il m’avait fait donner une tente à son quartier-général, mais je ne le vis jamais pendant mon bref séjour, qu’à l’heure du dîner, qui était aussi court que frugal. A peine un mot était prononcé devant lui ; je me souviens qu’un jour un des officiers d’état-major parla d’une attaque préparée à l’embouchure d’une rivière, et dit que la barre à marée basse avait seize pieds de profondeur ; Grant releva la tête : « dix-huit pieds, dit-il, » et tout le monde se tut. Quand je fus prêt à partir, j’en donnai avis