Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/764

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


toujours à leur aise en sa société. Il était incapable de contrarier en rien ses enfans. Comme le remarque le comte de Mercy-Argenteau dans une lettre à l’impératrice Marie-Thérèse, le roi était homme à supporter plutôt ce qui lui eût déplu dans ses enfans que de leur faire la moindre représentation directe. Devait-il parler d’un sujet délicat, avait-il quelque chose à cœur, il ne pouvait vaincre sa timidité, prenait le parti d’écrire. Il en usa toujours ainsi non-seulement avec ses enfans, mais avec ses ministres, avec ses maîtresses, même avec la Du Barry.

L’aînée des filles de Louis XV, Elisabeth, la seule qui fut jamais mariée, était devenue Madame Infante : Henriette fut dès lors appelée Madame à la cour de France. Elle avait le cœur gros, pleurait encore à chaudes larmes au souvenir de l’absente, que déjà le dauphin et Adélaïde, toujours extrêmes, l’entraînaient éperdue dans le tourbillon des fêtes et des mascarades. Tout ce petit monde chantait, dansait, frétillait sous l’or et la soie, à la clarté des lustres, et ne songeait qu’au plaisir. Gouverneur et gouvernante des enfans de France partageaient avec le roi la commune allégresse. Ce n’étaient que bals masqués et costumés donnés par le dauphin et par ses sœurs. Marie Leczinska descendait à ces bals, qui ne finissaient qu’à deux heures du matin, quelquefois au jour. Louis XV y dansait, intriguait sous le masque. On a peine à concevoir comment d’aussi jeunes enfans (l’aînée avait treize ans) résistaient à la fatigue des veilles et à la contention d’esprit qu’exige en de telles fêtes la représentation. Ces petites personnes en effet étaient tenues d’être graves en public, de reconnaître les gens qu’elles recevaient, de ne danser qu’avec certaines personnes, de conserver toujours un maintien digne. En outre elles devaient assister aux cérémonies, aux promenades, aux spectacles de la cour. Après la musique et la comédie, le jeu de la reine commençait ; on jouait jusqu’au souper ; après le souper, on jouait encore très tard. Ce jeu de la reine était une chose terrible. Les plus intrépides étaient bientôt sur les dents. Délaissée, sans crédit, presque étrangère à la cour, où elle était pourtant forcée de paraître, la reine n’avait pas trouvé de meilleure contenance que de jouer ; elle n’avait rien à dire, et elle était bien aise d’éviter au roi ou aux courtisans la peine de l’entretenir. D’ailleurs point de cour sans jeu. Tous les soirs, à la même heure, avec la régularité fatale d’un automate, Marie Leczinska prenait place à la fameuse table de cavagnole, où, à en croire Voltaire, l’ennui venait à pas comptés s’asseoir entre deux majestés. C’est trop d’une ! Louis XV n’y paraissait guère. Il n’en était pas ainsi des filles de la reine : elles eussent été mal venues à prétexter quelque vapeur pour ne pas venir ; aussi bien elles n’avaient pas l’âge de s’ennuyer. Elles y allaient de si bon cœur qu’elles perdaient plus de 4,000 louis en