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que l’intelligence. Les religieuses ne lui avaient guère appris à lire ; elles ne lui avaient pas davantage enseigné l’art de faire la révérence et de se bien tenir dans un palais, elle marchait même très mal ; elle n’avait pris d’abord tant de liberté avec le roi que parce qu’elle manquait de l’usage des cours. Bref, ce n’était qu’une jolie et très piquante brune de quinze ans, aux beaux yeux doux et caressans, assez grande et bien faite, encore qu’un peu grasse, d’un esprit vrai et enjoué, sans finesse ni saillie, sans autre ambition que celle de plaire et de se tenir l’âme en joie. Il semble qu’elle ait deviné d’instinct l’heureuse sagesse de l’Ecclésiaste, et qu’elle ait incliné à croire que rien sous le soleil n’est meilleur à l’homme que de manger, boire et se réjouir. Dans quelques années, lorsqu’elle aura perdu les manières un peu brusques qu’elle apporte de Fontevrault, Madame Victoire sera jusqu’à sa mort la plus aimable, la plus gracieuse et charmante femme de France. C’est à peu près tout, il est vrai, ce qu’on pourrait dire d’elle. Ces natures molles et voluptueuses, sans mélancolie toutefois ni vagues tristesses, ont à peine une histoire. Les courtisans retrouvaient dans la figure de Victoire quelques traits de ressemblance avec celles du roi, du dauphin, de Madame Infante, d’Adélaïde elle-même. En tout cas, si la princesse tenait de son père un cœur tendre et pitoyable, elle n’eut pas l’occasion d’être ambitieuse comme l’infante, elle ne vécut pas ainsi qu’Adélaïde pour la seule domination, et ne connut jamais l’humeur sombre et fantasque de son frère.

Arrivée à Versailles en avril 1748, Victoire commença dès juillet à courre le cerf avec ses deux sœurs. Les trois princesses étaient souvent des voyages du roi, parfois de ses soupers, et assistaient aux spectacles des petits cabinets [1]. Malgré tout, la vie redevenait monotone, lorsque Madame Infante, l’absente tant aimée, la sœur jumelle d’Henriette, revint pour la première fois en France dans les derniers jours de l’année. Partie de Madrid en novembre, elle avait trouvé à Bayonne les carrosses de la cour et des chevaux de poste ; elle revit son père à Villeroy, Henriette et le dauphin à Choisy, la reine à Versailles. « L’enfance » était toujours si grande chez le dauphin, la tendresse si vive et si exaltée dès qu’il triomphait de sa timidité native, qu’à la vue d’Elisabeth il ne se connut plus, se jeta à son cou, embrassa tout ce qu’il vit, même les caméristes. Depuis dix ans, la petite infante était devenue une grande et

  1. Mme de Pompadour avait transformé une galerie du palais de Versailles, puis la cage du grand escalier de marbre, en un véritable théâtre ; on jouait l’opéra et la comédie. Les acteurs étaient de grands seigneurs ; les actrices n’étaient pas toutes de grandes dames ; la favorite tenait les premiers rôles. Les spectateurs étaient spécialement désignés par le roi. La reine, le dauphin et surtout Mesdames assistaient quelquefois à ce spectacle, qui prit le nom de Théâtre des petits cabinets.