Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/848

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tant que les informations demeurent trop restreintes ; tel auteur, s’appliquant sur un groupe d’individus à l’examen de petites particularités, se croit en possession de plusieurs espèces, tel autre se persuade que ce sont des variétés de la même espèce ; mais dès l’instant que les faits acquis permettent de se prononcer avec certitude, à tous les yeux la cause est gagnée d’une manière définitive. Un oiseau jeune, apporté de loin, n’a pas le plumage des adultes, on le cite comme un oiseau particulier ; que l’observation se poursuive, l’erreur est de courte durée. A présent encore, les caractères de certains végétaux de notre pays, les églantiers, les ronces, les épervières, donnent lieu à des controverses, l’étude comparative de ces plantes ne suffit pas à dissiper les doutes ; des expériences seront entreprises : on ira semer les graines des uns dans le terrain où poussent les autres, et la lumière jaillira pour tout le monde. A une époque assez récente, de curieux animaux marins étaient regardés comme des types de la classe des crustacés ; on vient à découvrir que ce sont des crabes et des langoustes dans le jeune âge ; la démonstration faite, l’erreur des anciens jours est à jamais effacée. Ainsi avec lenteur, mais avec sûreté, se réalise le progrès dans la connaissance de la création.


II

La variabilité dans la nature fournit à M. Darwin un beau sujet pour ouvrir la carrière à l’imagination. Les différences plus ou moins prononcées que chacun remarque entre les individus nés des mêmes parens seraient l’origine des espèces dont les naturalistes forment des genres et des familles. Il s’agit tout simplement de supposer que de légères déviations du type se transmettent à la descendance et acquièrent une sorte de fixité. L’observation constante d’une multitude de créatures ne semble pas permettre qu’on s’arrête un instant à une semblable hypothèse, mais l’aimable rêveur ne s’en embarrasse nullement ; il accorde que d’innombrables générations, que des milliers d’années sont nécessaires pour amener la diversité. Après cela, il attend avec confiance qu’on apporte la table généalogique de nos espèces depuis quelques cent mille ans. La suite le montrera ; on tient au moins des lambeaux de cette table.

La variabilité n’affecte pas au même degré toutes les espèces ; presque insensible chez les unes, elle est saisissante chez les autres. On s’étonnerait volontiers ici de ne voir que des individus toujours pareils, là, de ne jamais rencontrer deux individus à peu près semblables ; la cause de la tendance à la variation plus ou moins prononcée qui se manifeste chez les plantes et les animaux nous échappe dans la plupart des circonstances. Par une longue