Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/849

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application sur les caractères des êtres, on arrive à se convaincre que les plus grandes limites de la variabilité d’une espèce sont encore fort circonscrites. La taille et les couleurs ont souvent trompé les observateurs ; c’est ce qui change le plus, ce qui frappe davantage les yeux et ce qui a le moins d’importance. Des systèmes de coloration se modulent avec une extrême facilité. Les taches et les raies noires ou brunes sur un fond blanc, jaune, fauve ou rouge, de même que les marques de nuance claire sur un fond obscur, ont peu de fixité ; les mouchetures du plumage des oiseaux de proie, ou du pelage de plusieurs mammifères du genre des chats, en offrent des exemples. Lorsque deux couleurs se trouvent entremêlées, il est fréquent de voir l’une tantôt gagner, tantôt perdre sur l’autre. Chez des animaux qui vivent sous des climats divers, l’origine des individus nés dans les pays chauds est quelquefois trahie par l’intensité des tons, et pourtant sur la parure de beaucoup d’oiseaux et d’insectes on chercherait en vain à découvrir l’action faible ou puissante du soleil. C’est encore un grand secret que la condition du développement des couleurs. A une époque, la pensée des teintes sombres des bêtes nocturnes et des vives nuances des belles créatures des régions tropicales nous portait à faire honneur à la Lumière de ce qu’il y a de mieux peint dans le monde. Une expérience ne pouvait-elle pas amener une révélation ? Tout le monde connaît le charmant papillon de nos jardins et de nos campagnes, que de son nom vulgaire on appelle le paon de jour ; on le choisit pour l’expérience. De jeunes chenilles prises au moment de la naissance furent élevées dans une complète obscurité ; elles se transformèrent en chrysalides, et l’éclosion des papillons s’effectua dans une nuit profonde ; les ailes des paons de jour n’avaient en rien changé ; elles étaient aussi fraîches que chez les individus développés en pleine lumière. Nous songions bien à profiter des centaines de milliers d’années que M. Darwin nous aurait accordées ; mais nos papillons refusèrent obstinément de contracter mariage avant d’avoir été se chauffer au soleil ; l’expérience se trouva donc fatalement arrêtée.

Sous l’influence de la lumière bleue, verte, jaune ou rouge, tout se passa comme dans l’obscurité ; aucune nuance ne fut modifiée. La production des couleurs chez les êtres reste donc un phénomène inexplicable. Par l’examen d’une multitude d’espèces qui vivent sous des climats très divers, on reconnaît que même cette variabilité des couleurs est contenue dans des limites bien étroites, et qu’elle se manifeste surtout dans la répartition des teintes juxtaposées ou dans une faible altération de nuance comme le passage du bleu au vert ou au violet ; du rouge au jaune, du noir au brun, ou encore dans la dégénérescence dont l’albinisme est l’exemple le plus évident. La taille et les couleurs saisissent au premier regard ; elles ne sont jamais les