Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/855

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résultat de mettre en évidence les limites précises de la variation des espèces. Toutes les recherches, toutes les observations, toutes les expériences le prouvent : la variabilité des êtres au sein de la nature s’accuse à des degrés fort divers, mais dans ses plus surprenantes manifestations elle demeure contenue dans un cercle infranchissable. Si des plantes et des animaux se sont fort disséminés, ne l’oublions pas, la vie, pour la plupart d’entre eux, n’est possible que sur une zone.

Diverses espèces revêtent plusieurs formes nettement caractérisées ; suivant l’expression aujourd’hui consacrée dans la science, ce sont des cas de dimorphisme, de trimorphisme, de polymorphisme. Il y en a des exemples à la fois parmi les plantes et parmi les animaux. Les défenseurs de l’hypothèse de l’évolution perpétuelle croient trouver dans ce fait une preuve de l’instabilité des êtres, et pourtant lorsqu’on s’arrête à certains cas particuliers, on est saisi d’un sentiment bien opposé. En rappelant que parmi les abeilles il existe des femelles de deux sortes, on est sûr de ne rien apprendre à personne ; il y a les femelles fécondes, — les reines, — et les femelles stériles, — les ouvrières ou les nourrices. Chez les fourmis également, on compte des individus ayant en partage la mission de perpétuer la race et la foule de ceux dont le rôle est de donner des soins aux jeunes et de travailler pour la communauté. Êtres des mieux doués, les abeilles et les fourmis, déployant une industrie qui ne cesse d’émerveiller les hommes, montrent par mille détails de la vie combien chaque espèce est pourvue d’une constitution strictement déterminée. Dans certaines sociétés de fourmis de même que chez les termites, les individus stériles sont de deux sortes ; les uns remplissent les fonctions ordinaires d’ouvriers et de nourrices, les autres, fortement armés, veillent à la sûreté générale et combattent pour la défense de la cité, ce sont les soldats. Une organisation si complexe, et si parfaitement réglée ne saurait se modifier sans être presque aussitôt anéantie. Isolé, chaque membre du corps est condamnée périr.

Le phénomène du polymorphisme se manifeste sous de nombreux aspects, et dans plusieurs circonstances il est difficile de pénétrer le dessein de la nature. Un voyageur anglais, M. Alfred Bussel Wallace, qui a exploré les îles de la Malaisie au grand avantage de la science, cite un curieux cas de dimorphisme chez un lépidoptère [1] ; M. Darwin n’oublie pas de le rappeler. Il s’agit d’un superbe papillon fort répandu dans les îles de Java, de Sumatra, d’Amboine et sur le continent asiatique, le papilio memnon des

  1. The Malay Archipelago. London, 3e édit. 1872.