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entomologistes. Le mâle a des ailes postérieures arrondies et ornées de lignes et de croissans d’un bleu pâle sur un fond noir, il varie peu ; au contraire la femelle se montre avec des parures fort diverses, tantôt elle ressemble au mâle par la coupe des ailes et se distingue simplement par des taches de nuances vives, tantôt avec une coloration particulière, elle a des ailes postérieures qui se prolongent en forme de queue, elle imite alors la physionomie de papillons d’une autre espèce. Toutes les mères donnent naissance à des filles qu’on ne prendrait jamais pour des sœurs si l’observation n’avait éclairé. Qu’on se figure, dit M. R. Wallace, un Anglais rôdant sur une île lointaine, marié avec deux femmes, une Indienne aux cheveux noirs et à la peau cuivrée et une négresse à la tête laineuse et à la peau couleur de suie, et qu’au lieu d’enfans mulâtres il ait des garçons à la peau blanche et aux yeux bleus comme lui-même et des filles offrant tous les caractères de la mère, cela semblerait étrange. Pour nos papillons, ajoute l’explorateur de la Malaisie, le cas est plus extraordinaire ; non-seulement une mère a des fils semblables au père et des filles pareilles à elle-même, mais encore des filles pareilles à l’autre épouse. On le sait, beaucoup d’animaux affectent des aspects qui trompent les êtres dont ils peuvent devenir la proie ; M. Wallace pense que la diversité des formes du papillon memnon doit conduire à cette fin : des oiseaux insectivores ne seraient tentés que par l’une ou l’autre des deux sortes d’individus. La variabilité aurait donc ici pour résultat de mieux assurer l’espèce contre les chances de destruction.

Sans aller jusqu’aux îles de la Sonde ou des Moluques, on peut observer parmi les lépidoptères un cas de polymorphisme assez singulier. Dans nos grands bois, près des ruisseaux courant sous la futaie, une première fois aux jours du printemps, une seconde fois aux jours de l’été, voltigent de charmans petits papillons du genre des vanesses, comme le vulcain et le paon du jour ; de son nom vulgaire inspiré par les fines rayures des ailes, l’espèce s’appelle la carte géographique [1]. Au mois de mai, les petits papillons étalent des ailes fauves ; ceux qui paraissent au mois de juillet ont des ailes noires. Aux yeux des premiers observateurs, il y avait deux espèces, le doute semblait impossible ; en cette occasion, on allait acquérir une preuve de la nécessité de pénétrer dans l’intimité de la vie d’un animal pour le connaître. Les mignonnes vanesses aux ailes fauves déposent leurs œufs ; les chenilles naissent et, demeurant groupées en familles, elles rongent les orties ; elles se transforment en chrysalides, les papillons éclosent, tous ont des ailes noires. Les chenilles de la nouvelle génération n’achèvent leur croissance qu’à

  1. Vanessa prorsa de son nom scientifique.